Charles Gonard, interview

Charles-GonardCharles Gonard. 1921-2016.

Dès 1940 il tente de rejoindre l’Angleterre mais échoue. Il fait ensuite plusieurs tentatives, toutes infructueuses. En 194, il entre à Combat comme agent de liaison et, en 1942 il entre en contact avec le Front National et avec Ceux de la Libération (CDLL). En 1943, Serge Ravanel lui confie le commandement des groupes francs des Mouvements unis de la RésistanceM (MUR) pour la région R 2, région de Marseille. À la tête de ses groupes francs, il participe à de très nombreuses actions de sabotage d’usines, de matériel ferroviaire, de lignes de haute tension, d’exécution de traîtres.
En février 1944 il est nommé chef des groupes francs des FFI de la région parisienne et organise à ce titre une série d’actions retentissantes auxquelles, à chaque fois, il participe : destruction du fichier de S duTO de Versailles, attaque à la grenade du local de la bande à Spirito, groupe de miliciens, rue Fontaine, libération du chef du mouvement Franc-tireur, Jean-Pierre Lévy en juin 1944, exécution de Philippe Henriot, redoutable ministre de la propagande de Vichy quelques jours plus tard.
Compagnon de la Libération.

Charles Gonard,1921-2016. Interview de Vincent Goubet, réalisée en 2007 pour son film « Faire quelque chose », sorti sur les écrans en 2013, paru en DVD.

M. Gonard quel âge avez-vous ?

86.

Quel âge aviez-vous lorsque l’Armistice a été signé par le gouvernement de Vichy ?

18 ans.

Et à cette époque-là vous aviez déjà une conscience politique ?

Vous posez une question très délicate en ce sens que j’étais dans une famille, et notamment par mon père qui était polytechnicien, nous étions très motivés en ce qui concernait les rapports avec l’Allemagne et notamment l’Allemagne nazie. Pour une raison bien simple, c’est que tel que vous me voyez je suis né à Paris, la majorité de la famille est Française, mais j’avais une grand-mère d’origine allemande et une autre d’origine anglaise. Inutile de vous dire que ça discutait ferme dans la famille. Notamment au moment de Munich. Mon père était heureux que la paix ait été sauvegardée, mais néanmoins il ne pouvait pas s’empêcher de penser que la guerre viendrait quand même, forcément. Et la conscience politique que nous avions… Mon père était très motivé parce qu’un de mes grands-pères était dans l’armée et l’autre était pasteur protestant. Donc, famille avec du sang anglais, du sang allemand, du sang français. Eh bien mon père, c’était quelque mois après Munich,… Je me rappelle qu’à l’époque je devais avoir 15 ou 16 ans, plutôt 16 ans, je lui ai dit : « Je sais bien que tu vas me dire, que ne serait-ce que pour l’honneur, ils auraient pu se battre au moins 24 heures ». Je ne rends pas responsables les Tchèques, mais le président Hacha1, celui qui avait succédé à Benès. Mon père m’a dit qu’à75 ans il était gâteux. Si je raconte cette histoire c’est qu’en 1940 j’ai essayé de partir en Angleterre, dans le midi de la France, mais j’ai raté le bateau parce que l’autocar est arrivé trop tard ! J’ai dit à mon père que Pétain était sans doute encore plus gâteux. Mon père m’a dit : « Pétain c’est pas la même chose ». Mon père était polytechnicien et cette réaction m’a profondément choqué. Mon père m’a dit : « il faut un seul homme ». Mais vous dire quelle conscience politique j’avais, je ne peux pas vous en dire beaucoup plus, ce serait trop long

Alors, votre famille…

Nous étions un drôle de cocktail et nous étions particulièrement inquiets de la situation, d’autant plus qu’il y avait des cousines de mon père qui étaient en Allemagne et qui avaient voté pour Hitler !

Ça vous inquiétait profondément ?

Oui, on était choqués mais, cela dit, les explications je vous en fais grâce.

Mais au sein même de votre famille il y avait des divergences…

Ma mère a eu le grand honneur d’être nommée, par le gouvernement de Vichy une des premières femmes conseillères municipales. Ceci dit, je reconnais qu’au bout de quelques mois elle était beaucoup plus pour la Résistance que mon père. Mais si je suis entré dans la Résistance c’est un peu par hasard étant étudiant à Marseille. Une de mes sœurs est entrée dans un autre mouvement de résistance, absolument par hasard aussi. Je ne peux pas en dire beaucoup plus. Pendant deux ans notre résistance a consisté à badigeonner les murs, distribuer des tracts et à distribuer des journaux clandestins.

Quels journaux ?

Combat, Franc-tireur, Libération, on s’en fichait complètement ! Ça nous était égal. Il y en avait d’autres. Il y avait même Défense de la France en zone Nord, nous nous en sommes occupés.

Et votre mère, vous disiez qu’elle était la première conseillère municipale nommée par Vichy ?

Oui, puis elle a permis des réunions clandestines, en 1943.

Quel type de réunions ?

Des Mur, Mouvements Unis de Résistance2, puis ensuite le MLN3. Il y eut des réunions qui se sont tenues, avec beaucoup de prudence, à la demande d’une de mes sœurs. D’ailleurs, moi, je passais par- là et j’y étais mêlé, mais très indirectement… Mais nous avons connu d’Astier de la Vigerie4, Frenay5, Jean-Pierre Lévy6, Jean Moulin. Et pourquoi j’insiste sur Jean Moulin, qui avait comme pseudonyme Max à l’époque, c’est qu’au cours d’une de ces réunions qui s’est tenue dans la propriété de la famille, la dernière ou l’avant-dernière je crois, ma mère s’était assurée de les faire partir séparément par différentes portes. Et en bavardant avec Max, elle lui a dit : « je sais que mon fils a tenté de partir en Angleterre en 40. Je crois qu’il y avait des types qui livraient, des passeurs, qui livraient à la Gestapo les gens qui tentaient de partir par l’Espagne notamment ». Eh bien Max — c’était donc Jean Moulin–lui a dit que j’étais beaucoup plus utile ici… Donc, pour moi, la Résistance, jusqu’en 43, je n’ai fait que peu de choses. Si, j’ai porté une fois unevalise où il y avait des armes et des munitions. Oui, c’était dangereux, mais ça a changé en juillet 43. En juillet 43, ça change dans le sens qu’un adjoint de Ravanel7, nommé Deleule8, son pseudonyme était Berthet, avec lequel j’étais mis en contact m’a dit, je me souviens très bien, « je suis chargé de m’occuper des groupes francs de la région lyonnaise et de la région de Marseille. Tu seras mon agent de liaison avec des chefs de la Résistance ». J’ai fait une tournée, et au bout de 15 jours je me suis rendu compte qu’à part un groupe franc, il n’y avait rien, alors qu’on croyait qu’il y en avait ! Tout était à faire ! Et cela c’était en septembre 43. Je peux vous dire qu’alors sa réponse a été « eh bien tu vas t’occuper de construire tout cela ». La région R2 comprend les Bouches-du-Rhône, Marseille évidemment, les Basses-Alpes qu’on appelle maintenant de Haute- Provence, le Var et les Alpes-Maritimes.

Et comment est-ce que vous expliquez qu’on vous donne autant de responsabilités dès le départ ?

Parce qu’il n’y avait personne d’autre ! Parce que j’avais l’air d’avoir 28 ans, alors que je n’en avais que 20 ! En tout cas c’est ce qu’on m’a dit, tout au moins c’est une des explications qu’il m’a été donnée a posteriori.

Est-ce ce qu’il était difficile de vous faire obéir de gens qui étaient plus âgés mais qui étaient sous vos ordres ?

J’étais certainement l’un des plus jeunes, mais je n’ai pas eu de problèmes.

Quelles qualités fallait-il pour être un chef ?

L’envie de se battre et avoir l’instinct. J’ai même formé des types en leur apprenant à se servir de mitraillettes que je n’avais jamais appris à manier, mais j’avais quelques notions. De l’explosif aussi… et j’ai bien failli sauter avec, une fois ! du TNT notamment. Cependant j’ai eu un moniteur envoyé de Londres.

Quelle conception aviez-vous du poste de chef ?

Je voulais être efficace. Quand l’équipe disait :« d’accord », ça allait. Mais il ne suffisait pas de dire d’accor, cela arrivait souvent sans être suivi d’effet! Quand les équipes étaient d’accord et qu’elles faisaient le travail j’étais content. C’est tout.

Participiez-vous aux opérations ?

Dans la mesure du possible, oui. Dans toutes les grandes opérations j’en étais.

Mais justement, le fait de prendre part à ces actions, tout en étant dans les instances dirigeantes de ces groupes, ce n’était pas un peu exposer l’organisation et la fragiliser, parce que si vous tombiez…

Vous avez raison dans une certaine mesure. Si par hasard j’étais pris ou tué, les gens n’avaient plus aucun contact.

Aviez-vous une capsule de cyanure ?

Non . Je l’ai parfois regretté mais je peux vous dire que je n’en avais pas. Il y en a d’autres qui en avaient, mais pas dans les groupes francs. C’était les types qui étaient envoyés par Londres, peut-être des gens plus importants que moi.

Quand vous faisiez des actions n’y a-t-il pas eu des représailles ?

Si il y en a eu des représailles. Mais nos actions étaient toujours plus précises que les bombardements c’est le cas du viaduc dont je parle par ailleurs. Et finalement les représailles faisaient moins de victimes que les bombardements. Dans mes actions je dois dire que j’ai eu en face de moi comme combattants beaucoup plus de Français que d’Allemands. Mais je dois dire aussi que je préférais descendre des Français car c’était des salauds.

Vous voulez dire que la majeure partie de votre action été tournée contre les miliciens, contre des collaborateurs ?

Non. Cela dépendait des missions. J’ai eu en face de moi des troupes Allemandes et les miliciens. Je vais vous raconter une histoire tout à fait édifiante qui s’est passée dans la région de Marseille. Berthet,(Deleule) donc, l’adjoint de Ravanel dit : « puisque vous avez réussi un certain nombre de choses, Ravanel veut organiser une grande réunion des chefs d’équipe des groupes francs ». Ce qui ne me plaisait pas beaucoup parce que ça contraignait à faire une réunion de six à huit personnes, c’est beaucoup. Ravanel, au dernier moment, n’a pas pu venir. Donc c’est Berthet qui a assisté à cette réunion. J’avais organisé ça dans une villa aux Trois-Lucs9, près de Marseille et dans cette villa habitait ce type qui me servait de moniteur, avec sa femme d’ailleurs. il m’avait dit que c’était tout à fait sûr. Personne ne savait ce qu’il faisait. Vous dire ce qui s’est passé exactement… La réunion a eu lieu, elle s’est bien passée, mais en sortant on s’est trouvés dans une situation… on a dit « attention ». Quand on est arrivés sur la place la milice arrivait aussi, tout au moins le premier camion, et il y eut des cris. Les rideaux de fer des magasins se sont fermés, les gens disaient : « ce sont des terroristes »… ; Bref on a été les maîtres du terrain, les types se sont repliés, la gendarmerie est venue après, mais longtemps après, et on s’était repliés. Et sur le terrain restait un milicien blessé. Nous sommes partis, mais le rapport m’a été fait par Berthet, justement, qui était resté en dehors du coup. Il était prévu qu’il ne soit pas impliqué dans l’histoire. Les gens sont sortis, les rideaux de fer se sont ouverts et les gens ont vu le type couché. Le type était par terre, Des gens qui se sont approchés de lui l’ont assis. Le type vivait. D’ailleurs je crois qu’il n’est pas mort, d’après ce que j’ai pu savoir par la suite. Et les gens ont dit : « tu es un terroriste ». Le type a dit : « non je suis un milicien ». Et quand ils ont entendu cela : bing! Ils l’ont allongé par terre avec des coups de poings. Etait-ce les mêmes qui nous ont traités de terroristes? Je ne sais pas. je peux vous situer cela : c’était en octobre 43.

Et l’opération de Versailles ?

Alors ça c’est encore une autre histoire. Avec votre ami on en a parlé. un jour. Kriegel-Valrimont, que je n’appelais que Valrimont à l’époque… Je ne savais même pas qu’il s’appelait Kriegel, avec lequel j’avais de bons rapports, m’a dit : « écoutez, Grégoire, qui n’était autre que Yves Farge10, qui a fini comme commissaire de la République dans la région lyonnaise, tient à vous voir ». On se vouvoyait encore, à l’époque. On était très respectueux l’un de l’autre. « Il tient à vous voir parce qu’il y a une opération très importante à Versailles qu’il faut préparer ». Alors je me suis mis en contact avec Grégoire, qui me montre l’endroit et qui me dit : « voyez, là il y a une affiche disant que des fonctionnaires français construisent un fichier ».. Il m’a dit : « nous savons de source sûre que c’est un fichier qui recense tous les noms de camionneurs qui doivent aller travailler en Allemagne, parce que les Allemands n’ont plus assez de chauffeurs de camions ». En gros c’est ce qu’il m’a dit. J’ai donc préparé l’opération soigneusement. Il y avait la caserne de la LVF11 qui était à 20 m de l’endroit, avec sa garde. Et ça c’était au premier étage du bâtiment. Alors j’ai su, ce serai trop long à expliquer comment, mais j’ai su que le samedi il n’y avait pas d’employés dans ce bureau parce que les bureaux étaient fermés le samedi après-midi. Mais il y aurait des ouvriers qui devaient faire des réparations dans ces locaux. Ils seraient enfermés à clef dedans. J’ai étudié le truc dans tous les sens et je me suis dit : « étant donné la caserne de la LVF, pour que ça réussisse il faut le faire en tout petit comité ». On y est allés à trois, le chauffeur de l’auto, un type des groupes francs et moi12. On s’est fait ouvrir la porte et avec nos bananes incendiaires on a mis le feu. D’ailleurs Yves Farge, Grégoire, m’a félicité. Il était sûr que c’était parfaitement réussi et qu’on avait peut-être attendu un peu trop, mais que c’est grâce à cela que beaucoup de travailleurs ne sont pas allés travailler en Allemagne. L’affaire m’est attribuée comme ayant parfaitement réussi, mais maintenant il y a, place Hoche, une plaque sur des types qui sont morts en déportation. Est-ce l’équipe qui a donné des renseignements, je n’en sais pas plus. Mais il y a une plaque pour commémorer les conséquences de mes actions. Enfin, pour commémorer, je plaisante évidemment ! Mais là, je peux vous le garantir, nous étions trois. Une simple voiture, on s’est arrêtés, on est descendus, le chauffeur est resté dans la voiture parce qu’il faisait le guet en même temps. Il devait donner un coup de klaxon pour prévenir si ça sentait le roussi et, avec l’autre nous sommes montés dans les bureaux. Ça s’est passé quasiment sans problème. Même, les ouvriers qui étaient là pour l’entretien des locaux nous ont aidés à mettre tous les dossiers en tas et à les incendier.

Et revenons aux Mur…

C’était la fusion des trois mouvements de Résistance de zone sud : Combat, Libération, et Franc-tireur. Et les MUR se sont élargis ensuite avec la zone nord : Défense de la France, etc. Mais ça c’est une autre histoire.

Il y eut donc une fusion des mouvements ?

Qui avait été demandée par de Gaulle et dont s’occupait Jean Moulin. Ça n’a pas été simple, parce que tous ces chefs de mouvements étaient sûrement d’excellents patriotes, mais quelquefois il y eut des antagonismes. Certains, dont Frenay, se sont ralliés à de Gaulle, maistardivement. Il préférait jouer double jeu avec la Suisse, les Américains, la CIA.

Pour ne pas dépendre uniquement des livraisons d’armes gaullistes et des parachutages divers ?

Oui, comme je vous l’ai dit, dans la région de Marseille il y avait en principe une équipe en opération, mais en réalité c’était le vide. Elle ne faisait strictement rien. Alors j’ai organisé les groupes francs par départements. J’avais prévu qu’il y ait un groupe franc permanent de cinq à 10 hommes, pas plus, qui pouvaient s’étayer. Si je vous raconte cette histoire c’est pour vous montrer ce qu’il fallait faire dans cette région. Ayant fait la connaissance de Ravanel, de passage à Paris, il m’avait dit les instructions : couper le ravitaillement ou le retarder le plus longtemps possible, couper donc la voie ferrée, parce que le Brenner était souvent 13 saturé ou bombardé…

Parmi vos nombreuses opérations, avez-vous eu parfois des échecs.

Je peux vous dire un de mes échecs… J’avais bien préparé ça, en octobre-novembre 1943, j’étais arrivé à la conclusion, après avoir pris l’avis des gens compétents, qu’il fallait faire sauter une arche du viaduc d’Anthéor. Pour que l’opération réussisse, techniquement, il fallait mettre l’explosif et pour mettre l’explosif il me fallait un certain appui de l’Armée secrète. Or ils me disaient oui, en principe, c’était toujours oui, mais, mais… Au point qu’une fois, étant à Paris, en novembre ou décembre 1943, je dis à Ravanel : « vous m’avez donné cet ordre mais je ne peux l’exécuter, pour telle raison. Si vous donnez un autre ordre, il sera exécuté ». La réponse a été : « réflexion faite, j’ai besoin de vous à Paris ». Ce qui a fait que j’ai quitté la région R2 sur cet échec. Le sabotage n’a pas été fait et cependant une arche du viaduc d’Anthéor a été détruite, mais avec un bombardement anglais14. Après la guerre, voyant le chef de la Résistance de R2, la région de Marseille, j’ai appris qu’à l’époque il y avait eu de nombreuses victimes civiles avec ce bombardement. Je lui ai dit que je n’avais pas pu faire l’action parce que je n’avais pas eu les hommes réclamés et il m’a répondu que c’est volontairement qu’il ne m’a pas donné ces hommes… pour éviter les représailles. Quel était le plus grand nombre de cadavres : ceux liés aux représailles éventuelles d’une action de résistance ou ceux liés au bombardement ? Je ne sais pas…. On a eu une série d’échecs ou tout au moins de retards, à cause de scrupules qui ne venaient pas forcément de moi. D’ailleurs je suis un être sans scrupules vous le savez…

Les scrupules, vous n’en aviez pas trop à l’époque…

Mais ça ne servait à rien de faire de la résistance en bavardant, en discutant, en ayant des idées ! Il fallait les réaliser ! Alors ça, c’était une autre paire de manches ! Et si je vous raconte cette histoire-ci, c’est pour la raison suivante : quand Ravanel a été nommé commandant dans la région de Toulouse, il m’a branché avec un type de la haute noblesse, qui parlait très bien, mais qui ne faisait pas grand-chose… enfin qui était agent de liaison d’un comité que présidait Michel Debré15… Le comité « Que faire après la Libération » ? Et je ne sais pas comment il était au courant du projet que nous avions de faire que Philippe Henriot ne nuise plus nuire. Après la Libération, rue de Rivoli, avant que je parte en Indochine, je rencontre ce garçon. On est tombés dans les bras l’un de l’autre. Il m’avait dit : « mais il faut agir plus vite »! Et je lui disais « mais les renseignements arrivent trop tard pour que j’arrive assez vite »…Alors, à mon grand étonnement, après la Libération il m’a félicité pour un tas d’opérations, mais pas pour celles pour lesquelles, en principe, il était au courant. Je m’en suis un peu étonné, mais vous savez quelle a été sa conclusion ? Après cette amicale et très franche discussion, il m’a dit :« l’intention, je l’avais, mais l’action c’est vous qui l’aviez ». Cela a été sa conclusion : l’intention ne vaut pas l’action ! Vous voyez que c’est l’action qui comptait, mon l’intention !

Et des résultats, vous en avez eu !

J’en ai eu quelques-unes, je le crois en tout cas, que l’on m’attribue.

Par exemple lors de l’exécution de Philippe Henriot16…

Eh bien, en réalité, on m’attribue cela comme un succès, alors que tout le monde dit que je suis un affreux assassin, n’est-ce pas ! Alors que c’est un groupe franc qui a opéré. Eh bien, cette action qui est considérée comme un succès, en fait a été un échec, parce que je n’avais pas du tout l’intention de le supprimer. J’avais l’intention de l’enlever, de le faire prisonnier et, si possible, de le faire transférer par avion à Londres. Ça a raté, et savez-vous pourquoi ? Parce que quand je lui ai parlé, sa femme a hurlé tellement qu’il n’a pas entendu ce que je lui disais. Et comme on avait l’ordre de toute façon… C’est très bien un projet, mais il faut réussir ! Alors le garçon qui était à côté de moi, se rappelant ce que j’avais dit avant : « il faut réussir » a tiré, abattant Philippe Henriot… Et quand nous avons vu qu’il ne pourrait pas survivre nous lui avons donné le coup de grâce.

De qui est partie cette idée, d’enlever Philippe Henriot ?

Je vais vous dire ce que je sais. C’est que, quand Ravanel m’a fait venir à Paris, une des priorités qu’il m’a données c’était de supprimer Joseph Darnand17. Une fois en contact avec Ravanel, je lui dis : « c’est extrêmement curieux, je suis en contact indirectement avec le concierge du bâtiment où descend Philippe Henriot quand il vient à Paris, il veut bien me donner des renseignements ». En fait, je pensais que c’était assez facile d’y aller à l’occasion d’un de ses passages. Malheureusement, j’aurais voulu agir beaucoup plus tôt, mais quand chaque renseignement me parvenait, l’individu était reparti pour Vichy. Autrement dit, les renseignements parviennent avec deux heures de retard et c’est sans intérêt ! Et donc, quand l’opération a enfin réussi, nous sommes arrivés à cinq heures du matin près de l’ambassade d’Allemagne, c’était bien gardé. On a désarmé les agents. Par chance le garde du corps de Philippe Henriot n’était pas là. Alors qu’il aurait dû être là ! Voilà comment cette opération qui est considérée comme parfaite n’était pas exactement ce que l’on voulait. J’étais conscient qu’il y avait un risque que ça finisse comme ça et je souhaitais l’éviter. J’avais même trouvé une planque dans la banlieue parisienne, dans une cave où il aurait été pas trop mal en attendant d’être transféré plus loin. Mais il fallait mettre Henriot hors d’état de nuire. Même en juin 44, il faisait encore un mal fou. Philippe Henriot était un homme avec un talent étonnant, au service d’une mauvaise cause, mais il avait un talent étonnant. C’était un grand orateur. Je reconnais l’impact qu’il avait sur les gens, je n’écoutais jamais mais je peux vous dire que je sais, que les gens étaient très influencés par ses discours, de nombreuses personnes. Même ceux qui disaient : « nous sommes pour la Résistance » et qui écoutaient Philippe Henriot … La propagande fait beaucoup de mal quand elle est bien faite, ce qui était le cas.

Toutes vos actions avaient un retentissement dans l’opinion publique ?

Certaines oui, certaines.

La Résistance devait gagner l’opinion. Est-ce que v vos actions y contribuaient ?

C’est certain, quand une action était réussie ! Que ce soit dans la région parisienne ou dans le midi, J’ai entendu des gens dire le contraire de ce qu’ils avaient dit auparavant. Exactement le contraire. Mais ceci est même très curieux et puisque l’on parle du cas de Philippe Henriot… Dieu sait que j’ai connu des gens, j’en connais même encore, qui ne me parlent pas parce que je ne suis pas un être fréquentable… Mais il y a des gens qui, encore maintenant, sont très heureux de me dire que… ouf, de cette action réussie ils ont été heureux, non seulement pour eux mais pour d’autres… La contre propagande a agi dans les deux sens, la radio de Londres a fait un bien fou à la masse du peuple français c’est vrai. Maurice Schumann notamment, que j’ai bien connu, c’est un des plus grands hommes que nous ayons eus, grâce à la radio de Londres, mais comme homme politique aussi il était très bien.

Et Maurice Schumann18 a approuvé l’exécution à Radio-Londres ?

Oui, mais j’ai senti chez lui une certaine réticence. Il aurait préféré un enlèvement à une exécution. Moi aussi d’ailleurs.

-Donc très jeune, vous avez intégré ces groupes francs. Vous n’aviez pas d’obligations de famille, vous avez donc plongé dans une clandestinité assez poussée.

Charles Gonard avait disparu ! J’avais des faux papiers mais je peux vous dire une chose, c’est que dès 1941, alors que j’étais étudiant à Paris et déjà dans la Résistance, les Allemands avaient essayé de recruter pour aller travailler en Allemagne et notamment on m’ avait dit : « attention, vous risquez d’être pris par une visite médicale quelconque ». Alors, sans hésiter, je suis allé voir un docteur dont je connaissais à peu près les sentiments et je lui ai dit : « faites-moi un certificat comme quoi je suis vraiment très malade ». Alors elle, parce que c’était une doctoresse, elle m’a bien regardé, a réfléchi, et « je vais dire que vous êtes syphilitique » m’a-t-elle dit. J’avais donc un certificat comme quoi j’étais syphilitique héréditaire… et avec cette identité je n’ai jamais été embêté, mais je peux vous dire qu’en 43, en passant chez mes parents, j’avais été convoqué à la fois par le STO de Paris et par le STO de Lyon. Mon père savait que je n’irais pas, mais il m’a dit quand même :« es-tu sûr ? ». Alors j’ai dit : « oui ». Vous savez ce qu’il a fait ? Il a écrit au maréchal Pétain… Je ne sais pas si Pétain a lu sa lettre, mais on a reçu une réponse comme quoi j’avais à suivre les ordres du Service du Travail Obligatoire de Lyon, pas de Paris. Je n’ai jamais obéi à l’un et à l’autre. Mais en dehors de ça je vivais avec des faux papiers.

Et les règles de sécurité dans la vie clandestine c’était quoi ?

Alors là, chacun avait ses règles.

Les vôtres ?

De vrais faux papiers ! C’était des pièces d’identité qui avaient été enregistrées grâce à des fonctionnaires… J’avais même un permis de conduire, au nom de Gonin au lieu de Gonard, ce qui fait qu’après la guerre j’ai rétabli de ma plus belle écriture mon permis de conduire… Une fois, un gendarme qui m’avait arrêté m’a dit : «mais votre permis est raturé ». Je lui ai raconté mon histoire. Alors il m’a dit « vous devriez le faire refaire ! ». Il a bien voulu me croire. Les rapports avec la gendarmerie c’était curieux. Je vous ai dit au départ que j’avais trouvé une équipe qui faisait des opérations qui, notamment, avait saboté un train, eh bien j’ai émis le désir de la voir. Le chef du groupe franc du Vaucluse qui s’appelait Bayard (son pseudo) m’a amené en moto. Sur la route je vois un barrage de gendarmerie. Je commence à m’apprêter à sortir mon revolver pour forcer le barrage, mais Bayard me dit : « ne vous inquiétez pas, je crois qu’ils sont pour nous ». Ils nous demandent nos papiers, nous avons montrons nos faux papiers. Ils nous disent : « où allez-vous ? » Bayard dit : « nous allons là-haut », avec l’air de dire dans le maquis… et le gendarme dit « bon ça va, vous pouvez passer ». Il y a eu un autre barrage, Bayard en était moins sûr, alors nous l’avons contourné.

Concernant les règles de sécurité très strictes, n’étiez vous pas un peu isolé dans votre vie quotidienne ?

Oui et non. Je réponds oui et non parce que, par exemple, j’ai pu garder le contact, pas très fréquent, mais le contact tout de même avec ma famille, environ une fois par mois. Je ne peux pas dire que j’ai souffert de ça, de l’isolement. D’ailleurs à partir de 1943 j’étais dans les groupes francs permanents de la Résistance.

Donc il y a avait des liens forts qui pouvaient se créer ?

Oui, on avait notre idéal commun et je vous assure que ça permettait quelquefois de voir la nature humaine sous un jour enthousiasmant quand il s’agissait de la minorité, et vraiment lamentable quand il s’agissait de la grande masse ! Oh, je ne parle pas socialement, je parle de la grande masse dans les milieux intellectuels, savants, professeurs, qui se sont révélés de pauvres types. D’ailleurs c’est une chose qui m’a amusé. Même après la guerre ils essayaient de démontrer que, malgré tout, leur position était défendable. Vous voyez, je suis un peu pessimiste mais c’est ce que je pense. J’ai rencontré des hommes politiques qui se sont révélés par la suite de pauvres types… et leur attitude sous l’Occupation le laissait présager. Et ça s’est confirmé. Et pourtant c’était des types remarquables intellectuellement. Il faut dire à leur décharge que la politique de Vichy, au départ, tout à fait raisonnable les premiers jours, était impossible à appliquer. Il faut dire que l’instinct et la raison ont été en opposition complète pendant cette période. Je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire… L’instinct et la raison pour moi c’est qu’il y avait des politiques raisonnables, mais il y avait des choses pas possibles, inapplicables. Tenez, je vais vous raconter une réflexion de mon père, tout à fait au début, en juillet 1940, quand la devise de la République, Liberté, Egalité, Fraternité, a été remplacée par Travail, Famille, Patrie. Mon père, qui n’est pas resté longtemps maréchaliste, mais il l’est resté quand même plus ou moins, plutôt moins que plus… Eh bien, je le vois disant : « Liberté, Egalité, Fraternité c’est une utopie, tandis que le Travail on sait ce que c’est, la Famille on sait ce que c’est, et la Patrie c’est notre patrie… » C’était un grand blessé de guerre de 1914-1918, vous voyez. Et il avait des arguments pour ça

Et à cette époque-là il fallait suivre son instinct ou sa raison ?

Moi j’étais prêt à suivre la raison mais je n’ai pas pu ! Et par instinct, j’ai fait ce que j’ai fait. Je ne sais pas si c’était raisonnable ou si c’était raisonné, on y croyait ! Mais vous dire que c’était raisonnable, il y a certains moments où ça ne l’était pas du tout.

Avec le recul, aujourd’hui, vous portez quel regard sur la Résistance ?

Je ne sais pas ce que c’est le mot résistance. Il y a quelques semaines, je me trouvant en face de François Jacob19 et nous discutions. Lui a été Français-libre depuis le début, et jusqu’à la fin, comme simple soldat, d’ailleurs, un type remarquable. Eh bien il a été très égal à lui-même et la conversation est venue sur le mot résistance. Je lui ai dit : « moi j’étais dans la Résistance intérieure et personne n’a donné de définition pour le mot Résistance ». Et c’est vrai, personne ne peut, chacun pense que la Résistance c’est ce qu’il a envie que ça soit, ou que ça ait été.

Nous, on aimerait savoir ce que c’était que la Résistance !

Mais je suis incapable de répondre !

On va continuer à chercher !

Cherchez, ça ne fait jamais que 65 ans qu’on cherche !

Et quand on parle de la Résistance, vous semblez la présentez comme un phénomène mineur…

Ah, pas du tout ! Comme je l’ai dit, je pense qu’au départ, même en 40 l’effondrement français était tel qu’à part une infime minorité du peuple français, les résistants actifs ont été quelques centaines, quelques milliers…

Il y en avait plus que quelques centaines !

Oui, plusieurs milliers. Et si en fait il y en a eu plus, vous savez grâce à qui? Grâce à Adolf Hitler, grâce au STO ! Cela a permis de créer les maquis.

Je croyais que vous alliez me dire grâce à de Gaulle !

Non, non, grâce à Hitler, grâce à Adolf Hitler. Sans lui, il n’y aurait pas eu les maquis. Dans les maquis il y en a qui n’ont pas fait grand-chose, il y en a qui n’ont rien fait et d’autres qui se sont très bien battus.

C’est étonnant, vous avez fait beaucoup d’actions et vous les présentez comme une série d’échecs.

Car on aurait été beaucoup plus efficaces si on avait été plus sérieux. Ça dépend de l’objectif qu’on se fixait.

La Résistance c‘est un moment important de votre vie ?

Je serais tenté de répondre : « honnêtement, non ». Ceci dit, encore tout récemment je bavardais avec un type qui, lui, est entré dans la Résistance et a pris le maquis 15 jours ou un mois avant la Libération. Il reconnaît lui-même qu’il n’a rien fait d’autre mais que pour lui ce mois est plus important que tout le reste. Pourtant c’est un grand bonhomme, il est membre de l’Académie de médecine. Il m’a dit : « ces quelques semaines sont plus importantes que tout le reste de ma vie ». Je lui ai dit : « pour moi aussi, souvent, cette période me semble plus importante que d’autres périodes également très intéressantes de ma vie ».

Vous aimez parler du passé ?

Non, je trouve qu’on en parle beaucoup trop ! Ceci dit, vous avez demandé à me voir pour que je vous en parle… alors vous voyez comme je suis logique !

Et quand vous repensez à ces attentats, à ces exécutions, à ces pertes d’hommes, qu’est-ce que vous en dites ?

Je pense que j’étais beaucoup plus efficace notamment sur les voies ferrées, ou même notamment place Hoche20, que dans les attentats. Croyez-moi, ça ne me faisait pas tellement plaisir d’avoir à faire cela !Ceci dit, des exécutions fermes qui m’ont été demandées il y en a eu 22-23. Et si j’en ai réalisé 4 ou 5…je dis quatre ou cinq car il y en a une pour laquelle je ne suis pas sûr d’être vraiment dans le coup. J’ai transmis les ordres qu’il fallait. Ceci dit, celles dans lesquelles j’ai été personnellement impliqué il n’y en a que deux !

Et quand vous faisiez des sabotages, vous préfériez ? Mais c’était parfois des trains de permissionnaires qui partaient en Allemagne…

Ah non ! C’était des renforts! Je me suis intéressé surtout à des renforts soit qui partaient sur le front de Normandie, après le Débarquement, soit qui partaient pour l’Italie, quand je me suis occupé de la région de Marseille. Il y avait un groupe franc dans le Var qui prétendait qu’il était, prêt à tout, mais qui disait toujours : « on n’a pas pu faire cela parce que… » Il y avait toujours de bonnes raisons . Un jour j’en n’ai eu assez et je suis allé faire une tournée d’inspection. Le lendemain, le surlendemain, 48 heures après, ils ont réalisé une grande opération : ils ont mis le feu à des wagons de paille qui partaient pour l’Italie ! Des wagons de paille, vous entendez ! Moi-même je les ai vus brûler… Quel était l’intérêt de faire cela ? Et il paraît que c’était important ! C’est poignant.

Il y a des souvenirs douloureux qui reviennent ?

Qu’est-ce que vous considérez comme souvenirs douloureux ?

Eh bien, avoir perdu des proches sur vos ordres !

Je ne voudrais pas que vous preniez cela mal, mais au départ c’était douloureux. Au départ, on avait des scrupules, mais après on ne s’en est plus vraiment préoccupés. Oui, j’ai perdu des types, mais pour moi c’était normal, c’était les risques du métier !

La règle du jeu !

Oui, ça faisait partie du jeu. Je préfère que vous employiez ce terme-là, parce qu’il y avait une part de jeu dans cette histoire. Oui c’est cela !

Vous êtes Compagnon de la Libération. Dans la Résistance intérieure il n’y en a pas eu beaucoup !

Il y en a eu quelques-uns.

Et aujourd’hui combien sont-ils ?

Qui tiennent encore debout ?

Oui.

Pour autant que je tienne encore debout ! Environ une quarantaine. Et pour la Résistance intérieure une dizaine pas plus.

Et pour la Résistance intérieure combien y en a-t-il eu ?

Oh c’était, au départ, une quarantaine je pense. Dont notre ami Ravanel.

Comment avez-vous été choisi pour être Compagnon de la Libération ?

C’est encore une autre histoire. Je dis ce que je sais : j’ai été fait Compagnon de la Libération alors que j’étais en Indochine, en novembre 46, quelque chose comme ça. Ce n’est que tardivement que je lai su. Je l’étais pourtant depuis quelques mois. Eh bien voilà comment j’ai été choisi. Excusez-moi de dire ça. Un jour j’ai entendu parler de la Croix de la Libération, c’était sous l’Occupation. Pour moi, c’était le summum. Au point que, après la Libération, il m’a été dit par différents côtés : « vous allez avoir la Légion d’honneur ». Et là, j’ai répondu : « la Légion d’honneur, c’est héréditaire dans la famille, cela ne m’intéresse pas » ! « Alors de quoi voulez-vous » ? J’ai dit « la Croix de la Libération, si je l’avais, j’en serais très heureux », mais c’est tout. Et j’ai appris très rapidement, par Bourgès Maunoury21 , et par quelques types comme ça qui ont été reçus par le général de Gaulle, que j’avais été cité comme devant l’avoir. De Gaulle a répondu : « ah oui, ce type qui… ». J’ai eu la Croix de la Libération. Mais en fait il n’y a pas que cela qui me l’a fait avoir.

De Gaulle était gêné par quelque chose ?

L’exécution de Philippe Henriot ! Oui c’est ça… Ça m’a été dit par Bourgès-Maunory. Ceci dit, un type qui est mort maintenant mais qui était avec Bonnier de la Chapelle22, a été fait Compagnon de la Libération. Bonnier de la Chapelle a été fusillé par Giraud et par l’armée d’Afrique. Il avait descendu Darlan23. Donc vous voyez…

Vous participiez aussi à des évasions !

Ah oui, celle de Jean-Pierre Lévy, particulièrement. Ça c’est une autre histoire ! je pense à Jean-Pierre Lévy24, nous avons été amis jusqu’à sa mort. J’ai fait sa connaissance en lui enlevant ses menottes, ça crée des liens particuliers ! Il y avait eu une première tentative, orchestrée par Ravanel, mais j’étais encore dans le Midi. J’étais retourné dans la région de Marseille. Ravanel avait tout organisé, il voulait le faire sortir du Palais de Justice… ça a raté, la préparation était tellement intelligente que ça ne pouvait que rater. Moi, quand j’ai su qu’il fallait absolument le faire sortir de là parce qu’il risquait gros… Grâce au type qui s’occupait de mes renseignements, j’ai été mis en contact avec le directeur adjoint de la Santé, la prison de la Santé. Il m’a dit : « je peux vous donner quelques renseignements » et j’ai été mis en contact avec le docteur de la Santé, qui est d’ailleurs devenu un ami, qui vit toujours. Eh bien, ce garçon était interne à la Santé à l’époque. Le jour où je le lui ai dit, il a diagnostiqué chez Jean-Pierre Lévy une crise d’appendicite foudroyante. Ce n’était pas vrai. Malgré le serment d’Hippocrate, il a fait un diagnostic faux. Ça a failli rater, parce que l’infirmière qui passait par-là voulait prendre sa température. Il a dit : « j’exige qu’il soit transféré à l’hôpital de Fresnes ». Cela arrangeait les choses qu’il soit transféré à l’hôpital pour sa crise d’appendicite fictive. Alors, au moment où le directeur adjoint de la Santé m’a dit : « le fourgon cellulaire va partir. Avec Jean-Pierre Lévy il y a deux autres prisonniers politiques et des prisonniers de droit commun. Ceux-là ne les libérez pas ! Surtout que parmi eux il y a un salaud dangereux, mais vous pouvez, avec Jean-Pierre Lévy, libérer deux autres politiques, cela sera très bien ». On a intercepté le fourgon cellulaire comme c’était prévu : une voiture devant, une voiture derrière, une voiture sur le côté pour qu’il ne puisse pas bouger et moi derrière dans la troisième voiture. On a désarmé les gendarmes. Les gardiens du fourgon cellulaire se sont laissé désarmer facilement. Ils ne se sont pas servis de leurs armes, d’ailleurs ils n’ont pas eu le temps. Je les ai interpellés en disant : « je veux libérer les prisonniers politiques ». J’ai appelé Jean-Pierre Lévy et il s’est manifesté. Il n’avait rien entendu jusqu’alors, j’ai dit « je veux les deux autres prisonniers politiques ». Il y en a un qui s’est manifesté et l’autre n’a pas bougé, il avait peur, tout simplement. Celui que nous avons libéré, c’était un conseiller général communiste, que j’ai d’ailleurs rencontré par la suite. J’ai pris Jean-Pierre Lévy dans ma voiture. Mon adjoint a pris l’autre prisonnier politique avec lui et l’a déposé à l’endroit où il voulait. Jean-Pierre, c’est en lui enlevant ses menottes que j’ai fait sa connaissance ! J’en avais entendu parler, notamment par une de mes sœurs qui l’avait connu dans la Résistance. Il n’y a pas eu que lui qui a été libéré. Il y a eu une autre libération, mais là je n’étais pas dans le coup. J’avais donné des ordres mais je n’y étais pas. On a fait ce qu’on a pu, néanmoins on aurait pu faire beaucoup mieux.

La bande à Spirito, c’était quoi ?

Ah, attendez que je me rappelle… C’était rue Fontaine. Oui, c’était le Printania, rue Fontaine. Grâce à un commissaire de police ancien collaborateur, j’apprends que c’est la bande Bonny-Lafont25 qui se réunissait là. ça vous dit quelque chose, Bonny-Laffont ? Pas Bonny ni Lafont eux-mêmes, mais des types qui étaient avec eux. Ils avaient l’habitude de se réunir pour recevoir leurs ordres. C’était le Printania, un bar en sous-sol. Alors, là aussi c ‘est curieux, je vous passe les détails c’était assez compliqué… Avec deux voitures, dont l’une était conduite par un chauffeur habituel et l’autre voiture qui était en protection, on a fait l’opération. Je suis entré et on a neutralisé tout de suite un type. Était-il de la bande, je ne peux pas le dire. Je suis descendu dans le sous-sol, on a lancé deux ou trois grenades, ça a été un carnage épouvantable. Le plus drôle, c’est que le commissaire de police qui nous a donné le renseignement a fait son rapport en disant que l’opération était… réussie ! Et un beau jour, la police allemande, la Gestapo, a voulu récupérer le dossier. Eh bien dans les archives de la police nationale, il n’y était pas ! Comment un truc qui avait 24 heures, qui avait commencé à être traité par la police a pu disparaître ? Il n’y avait aucune trace dans les archives. Ah, encore une histoire avec la Gestapo. Mais ça c’est au moment de la Libération, c’est beaucoup plus tard.

Vous étiez où, vous, pendant la libération de Paris ?

Eh bien j’ai été blessé en interceptant, avec mes équipes, des renforts allemands qui passaient du côté de Denfert-Rochereau, tout au début de l’insurrection. On a voulu les intercepter, on leur a tiré dessus, ils nous ont tiré dessus… ça n’a pas été beaucoup plus loin… Mais comme j’ai été blessé je n’ai pas combattu, j’étais à l’hôpital.

Vous vouliez me parler d’une histoire avec la Gestapo ?

Oui, c’était juste avant la Libération. On préparait une opération que l’on n’a pas faite parce qu’on a appris que brusquement les locaux de la Gestapo avaient été vidés. C’était quand même nettement avant la Libération. Il paraît que dans l’armée allemande il y en a qui avaient pris plus ou moins fait et cause contre Hitler et d’autres pour Hitler. Alors, il paraît que, notamment dans l’état-major du Gross Paris, il y a eu du « traitement » et que la Gestapo a été, pendant un temps, retirée. A-t- elle été réinstallée ensuite je n’en sais rien, mais on a préparé une action pour les neutraliser. C’était une grosse opération, et brusquement on a appris que les locaux étaient vides, qu’il n’y avait plus de Gestapo. Est- elle revenue pendant les derniers jours ? Je ne sais pas. Il n’y avait plus de Gestapo en tout cas au moment qui nous intéressait.

Vous parlez toujours d’échecs, mais par exemple la Libération de Jean- Pierre Lévy, ça n’était pas un échec.

Oui en effet ! Je vous en ai parlé succinctement, mais je vous donne un exemple. Peut-être quatre semaines avant la libération de Paris, je suis convoqué à une réunion, à tel endroit. Alors j’arrive, et là j’apprends que le docteur X., peu importe son nom, était un médecin résistant. Eh bien c’est là que j’ai fait la connaissance de Rol-Tanguy26. Ça me gêne un peu, mais à un moment on s’est trouvés plus de 10 dans cette réunion… C’était de la folie douce ! Rol-Tanguy me dit : « je sais que vous avez fait un certain nombre de choses ». Et il ajoute qu’il a appris par des services de renseignements différents, qui ne se connaissaient absolument pas, que l’ordre a été donné par les Allemands au moment de partir de supprimer tous les de prisonniers politiques qui étaient à la Santé. Rol-Tanguy me dit ça ! Ça se recoupait, il y avait deux sources différentes. Mais le renseignement était faux car les Allemands n’ont jamais eu ce projet. Quoi qu’il en soit, je lui ai dit : « écoutez, moi, je connais un fonctionnaire de la Santé qui m’a dit que le directeur de la Santé est un salopard ». « Pas du tout, c’est un résistant », m’a-t-on répondu. Son adjoint et lui n’étaient pas d’accord, mais tous les deux étaient des résistants ! Le directeur de la Santé, je crois que je ne l’ai jamais vu, ou peut-être une fois. Mais j’étais en rapport avec quelqu’un qui assurait la liaison avec lui. Et j’ai dit : « ce n’est pas compliqué, le jour venu vous libérerez les prisonniers politiques. Il faudra choisir le jour et l’heure. Et moi je protégerai leur sortie avec les quelques dizaines de types que j’ai, pour qu’ils sortent tranquillement. Car si par hasard il y avait une intervention de la police ou des Allemands, on lesprotègerait ». Alors ils me disent :« oui tout à fait d’accord ». Le secrétaire général –était-il secrétaire général ? j’ai eu un léger doute là- dessus mais peu importe– m’a dit :« on est tout à fait d’accord, mais d’accord sur le principe ». J’ai dit oui, mais quand je leur ai dit de choisir le jour et l’heure, ils m’ont répondu : « mais nous avons femme et enfants, il faut que nous les mettions à la campagne pour que s’il y a des représailles il soient protégés ». Je leur ai dit que j’avais en banlieue parisienne le moyen de les cacher et de les protéger. Le problème était alors de choisir le jour et l’heure… C’était toujours oui. Quand a commencé l’insurrection parisienne je leur ai dit : « je vous donne l’ordre de le faire immédiatement !» J’avais rendez-vous avec ce type de d’administration de la Santé, près de la prison. En arrivant, quelle n’a pas été ma stupéfaction : les prisonniers politiques sortaient. Savez-vous qui les a libérés. Pas du tout le directeur. c’est Pierre Laval qui en a donné l’ordre ! Et ça c’est historiquement vrai ! ça été dit dans son procès. Je trouve normal qu’il ait été fusillé, mais avant de partir en Allemagne il a quand même donné l’ordre de libérer les prisonniers politiques. Pierre Laval était-il résistant ? Non ! Le directeur de la Santé était-il résistant ? Je ne crois pas, ou alors c’était vraiment un résistant des dernières semaines avant la Libération. Je peux vous raconter beaucoup d’histoires comme ça.

Que pensez-vous du sort réservé aux résistants après la Libération ?

Certains résistants disent qu’ils ont été malmenés. Mais d’autres ont fait des carrières politiques, d’autres sont rentrés chez eux et n’ont rien demandé du tout.

Certains ont été inquiétés aussi pour certaines actions qu’ils avaient faites !

Oui, oui, oui, mais attention, c’est surtout des FTP qui ont été inquiétés, par anticommunisme. Avec les FTP, la police n’a pas toujours été très correcte. Parfois, cependant, ils avaient tendance, eux aussi, à faire des trucs sans doute pas suffisamment précis. Il y a eu des types bien, mais il y a eu de tout, à boire et à manger.

Pensez-vous qu’il y a eu une vraie intégration des résistants après la Libération dans la vie publique ?

Alors là, c’est une bonne question, mais une question très difficile que vous me posez. Parce qu’il y a des gens qui vous diront que, par exemple, étant à l’Assemblée consultative, notamment Aboulker27, que je connais bien, ils avaient à discuter avec des gens qui manifestement avaient une conception de la situation qui n’étaient pas la leur. Maintenant, après la guerre, oui certains ont été bien intégrés dans le circuit, d’autres n’ont pas cherché à l’être, d’autres estiment avoir été maltraités. Chaque personne est un cas particulier. Moi je n’ai pas eu à me plaindre.

Vous avez poursuivi une carrière militaire ?

Pas du tout ! Alors là, c’est encore une autre histoire, absolument pas !

Mais vous êtes partis parti en Indochine !

Oui, mais je vais vous dire pourquoi. Ayant passé mes bacs puisqu’il y en avait deux à l’époque, je ne savais pas trop quoi faire et j’avais un oncle et parrain qui était professeur à Louis-le-Grand et qui avait notamment des classes préparatoires au concours de la France d’Outre- Mer. Et une fois il m’a dit : « étant donné que ton grand-père a fait les conquêtes coloniales dans des conditions d’ailleurs tout à fait correctes, honorables et satisfaisantes sur le plan humain, il faudrait créer de bonnes promotions. L’idée de ton grand-père était que la colonisation était une bonne chose mais qu’elle était appelée à disparaître d’elle- même 28». J’ai fait ensuite une carrière dans l’industrie…


1 Emil Hacha.1872-1945. Devenu président de la république de Tchécoslovaquie après les accords de Munich (Septembre 1938), il reste à son poste, subordonné à l’autorité allemande quand la Tchécoslovaquie est envahie par ces derniers en mars 1939. Il occupe ses fonctions jusqu’à libération du pays. Accusé de collaboration, il meurt quelques semaines après la libération.

2 Mouvements unis de résistance, fondés en janvier 1943 par la fusion des trois grands mouvements non communistes de zone sud : Combat, Franc-tireur, Libération. Serge Ravanel sera le chef national les groupes francs les MUR.

3 Mouvement de libération nationale,. Fondé en janvier 1944, il rassemble les MUR et plusieurs mouvements de zone Nord dont Défense de la France. Créé après la mise en place du Conseil National de la Résistance, il poursuit le processus d’unification de la Résistance intérieure.

4 Emmanuel d’Astier de la Vigerie. 1900-1969. Fondateur du mouvement Libération-Sud en juin 1941 avec Jean Cacaillès. Compagnon de la Libération.

5 Henei Frnay. 1905-1988. Fondateur du mouvement Combat en juin 1941. Compagnon de la Libération.

6 Jean-Pierre Lévy. 1911-1996. Fondateur du mouvement Franc-tireur en décentre 1941.Compagnon de la Libération.

7Serge Asher, alias Ravanel. 1920-2009. Chef national des groupes francs des MUR, il devient en juin 1944 chef FFI de la région de Toulouse, la région R4. Nommé par Koenig, il est, à 24 ans, le plus jeune colonel de l’armée française. Compagnon de la Libération.

8 Raymond Deleule. 1902-1961. Adjoint de Jean-Pierre Lévy à la direction de Franc-tireur, il est responsable de l’organisation des groupes francs des MUR. En janvier 1944 il participe avec Charles Gonard à l’évasion de Jean-Pierre Lévy. En aout 1944, à la tête de ses hommes, il fait 5000 prisonniers allemands lors des combats pour la libération du Tarn. Compagnon de la Libération.

9 Quartier de Marseille, 12° arrondissement.

10 Yves Farge. 1890-1953. Membre du Mouvement Franc-Tireur depuis 1941, il est nommé commissaire de la République de la région Rhône-Alpes dès avril 1944 par le général de Gaulle. Compagnon de la Libération.

11 LVF, Légion des volontaires français, créée en juillet 1941, ses membres combattent sous l’uniforme allemand.

12 L’opération est réalisée en mai 1944, au numéro 1 place Hoche à Versailles. Les résistants qui ont fourni les informations ont tus été arrêtés et déportés. Aucun n’est revenu.

13 Viaduc d’Anthéor, viaduc ferroviaire construit en 1860 entre Saint-Raphael et Cannes. 14 En décembre 1943.

15 Michel Debré.1912-1996. Membre de CDLR à partir de février 1943, il est commissaire de la République à Angers à la Libération. Il commence ensuite une carrière politique de premier plan.

16 Philippe Henriot. 1889- 28 juin 1944. Milicien, ardent collaborationniste, redoutable orateur à Ratio-Paris, il devient en janvier1944 secrétaire d’Etat à l’Information et à la Propagande.

17 Joseph Darnand. 1897- fusillé en octobre 1945. Collaborationniste brutal, chef de la Milice fondée en ja nier 1943 pour pratiquer la chasse aux résistants et aux juifs.

18 Maurice Schumann. 1911-1978. Rallié à de Gaulle dès juin 1940, il est le porte-parole de la France Libre et la « voix » de Radio Londres. Compagnon de la Libération.

19 François Jaciob. 1920-2013. Il rejoint de Gaulle dès juin 1940. Il participe aux campagnes de Leclerc et intègre la 2° DB. Il est prix Nobel de médecine en 1966.

20 Début 1944, à Versailles, avec son groupe franc, Charles Gonard détruit un important fichier du STO.

21 Maurice Bourgès-Maunoury. Alias Polygône.1914-1993. Polytechnicien, il rejoint difficilement l’Angleterre mais, à partir de 1943, il accomplit plusieurs missions en France et, dès juin 1944, il est Délégué militaire (DM, c’est à dire représentant direct de de Gaulle) en zone sud. Commissaire de la République à Bordeaux à la Libération il est Compagnon de la Libération. Il occupe de très nombreux ministères sous la IVe République.

22 Fernand Bonnier de la Chapelle. 1922- fusillé le 26 décembre1942 pour avoir exécuté l’amiral Darlan le 24 décentre. Le procès fut expéditif et Giraud refusa la grâce. Bonnier fut réhabilité en 1945 et l’exécution de Darlan reconnue « accomplie dans l’interêt de la libération de la France ». Il est déclaré « Mort pour la France ».

23 François Darlan. 1881-1942. Chef du gouvernement de Vichy de février 1941 à avril 1942 puis chef des forces militaires de Vichy. Présent à Alger au moment du débarquement allié du 8 novembre 1942, il se rallie à ces derniers mais est exécuté par Bonnier de la Chapelle le 24 décembre.

24 Le 12 juin 1944.

25 Pierre Bonny et Henri Lafont; la Gestapo française de la rue Lauriston (n°93), dans le 16°. Ils ont été fusillés à la Libération.

26 Henri Rol-Tanguy.1908-2002. Colonel Rol. Chef des FFI de la région Ile de France, il déclenche et dirige l’insurrection qui libère la capitale et reçoit avec Leclerc la reddition des Allemands.

27 José Aboulker. 1920-2009. Il est l’un des principaux chefs de la Résistance en Algérie et participe à ce titre à la libération d’Alger avant l’arrivée des Américains, le 8 novembre 1942. Il s’engage ensuite dans les FFL.
Compagnon de la Libération.

28 Lieutenant colonel FFI, il part en effet en Indochine pour combattre les Japonais, mais refuse de se battre contre les indépendantistes. Il publie même un article contre la colonisation dans Franc-Tireur.