Jean-Louis Crémieux-Brilhac

Jean-Louis Crémieux-Brilhac, 1917-2015. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de référence sur la France libre et la guerre. Mobilisé en 1939, il est fait prisonnier par les Allemands en Juin 1940. Il s’évade de son offlag en janvier 1941 mais est arrêté par les soviétiques et interné par ces derniers en raison du pacte de non-agression germano-soviétique. Il est interné à la prison Boutirki. L’attaque allemande contre l’URSS du 22 juin 1941 lui permet de retrouver la liberté et de rejoindre l’Angleterre avec ses compagnons de détention Billotte et Alain de Boissieu. Engagé dan les FFL, il est affecté au commissariat à l’Intérieur et chargé en particulier de préparer les émissions de radio Londres.

Interview réalisée par Vincent Goubet pour son film « Faire quelque chose » sorti en 2013.

– Crémieux-Brilhac, quel âge avez-vous ?
J’ai 93 ans.

-De quel milieu social êtes-vous issu ?
Bourgeoisie parisienne, intellectuelle et assez politisée, sans engagement précis dans un parti. D’ascendance juive au demeurant.

-Vous vous définiriez comment ? Plutôt de gauche, plutôt de droite ?
J’ai été étudiant au moment du Front populaire ! Passionné, passionnément en faveur des républicains espagnols pendant guerre d’Espagne.

-Comment se passe la Drôle de guerre, comment vivez-vous cette période ?
La Drôle de guerre pour moi a d’abord été un enseignement militaire à l’école militaire supérieure de Saint-Cyr parce que j’étais élève officier de réserve, de septembre 1939 à janvier 1940. École remarquable, d’un enseignement fourni par de jeunes officiers clairs, entraînants, tout à fait remarquables. Mais, je m’en suis rendu compte par la suite, un enseignement qui était celui de la guerre de 1918, qui nous faisait ignorer l’existence des bombardiers, des Stukas lançant des bombes en terrifiant les populations avec une sirène plongeante. Nous n’avons jamais manœuvré avec des chars, nous avons eu la vision d’un canon antichar de 25, sans nous apprendre à nous en servir ! En revanche on nous avait appris à tirer sur des avions avec un fusil. La surprise a été grande quand nous avons reçu des bombes allemandes sur la figure.

-Donc il y avait un vrai écart entre la théorie et la réalité…
Un vrai écart entre l’enseignement donné dans une école qui était celle de formation des officiers français et la réalité tactique de la guerre de 39-40 !
C’est une chose stupéfiante, à peine croyable, surtout rétrospectivement.

-D’essayer de descendre des avions avec un fusil ?
Oui c’est incroyable ! Il y avait une petite grille qu’on branchait sur le fusil pour tenir compte de la vitesse de l’avion, avant que la balle lancée par le fusil ne joigne la carlingue. C’est incroyable ! Incroyable ! Ce qui n’empêche qu’il y avait dans l’armée française des éléments modernisés, les divisions cuirassées, des divisions de chars mécaniques, des unités même d’infanterie très très bien formées, bien entraînées, qui se sont d’ailleurs a admirablement bien battues, mais la surprise tactique, ne peut pas ne pas avoir été formidable !

-Où vous trouviez-vous au moment de l’offensive allemande ?
Au moment de l’offensive j’étais sur le front de l’Est qui est resté calme assez longtemps, avec des échanges de tirs de canons, des patrouilles, mais sans grande portée. Et puis en juin nous avons été pris dans la retraite, une partie des unités du nord-est ont été ramenées pour combattre et d’autres ont été prises dans la retraite, face aux Allemands qui avançaient. Nous avons donc retraité jusqu’à la Marne, et là nous avons été chargés de défendre la Marne contre les Allemands, sans esprit de recul. Ce qui s’est très mal passé, parce que nous n’avions aucun appui aérien, pas d’artillerie, alors que les Allemands en étaient dotés et avaient des Stukas dont nous avons expérimenté la portée !

-Stukas c’est…
Les Stukas c’était des avions de bombardement en piqué qui étaient, de surcroît, dotés d’une sirène hurlante pendant qu’ils plongeaient, propre à affoler et à épouvanter ceux qui n’en avaient pas l’habitude.

-C‘était pour l’impact psychologique, en plus de…
C’était pour l’impact psychologique, c’était très bien calculé. Les dégâts n’étaient pas énormes mais c’était des avions qui visaient assez juste. Dans leur plongée, ils pouvaient, de façon plus précise que des bombardiers ordinaires, atteindre le but.

-Et c’est donc dans cette bataille que vous avez été fait prisonnier. C’est à la fin de cette bataille que j’ai été fait prisonnier et acheminé, par étapes successives, jusqu’à un camp d’officiers en Poméranie.

-La Poméranie, qui se trouve ?
La Poméranie qui se trouve au centre-est de l’Allemagne, dans une région qui est aujourd’hui, qui a été après la guerre annexée à la Pologne, proche de la mer Baltique.

-Comment est-ce que vous avez vécu l’effondrement, justement en étant sorti de Saint-Cyr, en ayant reçu ces cours donnés par des officiers prestigieux?
Cet effondrement de 40 nous ne l’avons pas compris… Nous l’avons très mal ressenti, et l’affaissement, l’effondrement mental des officiers présents dans le camp où je me trouvais en a été la conséquence naturellement ! Comment comprendre une telle catastrophe que certains avaient subie en combattant, que d’autres avaient vécu seulement dans une débandade affolée. Les officiers avec qui j’étais, c’est-à-dire 2000 officiers dans le bloc numéro trois d’un camp de 6000 officiers, ces officiers étaient complètement écrasés. Écrasés. Et pleins de rancune contre des responsables qu’ils identifiaient mal : les parlementaires, les dirigeants du Front populaire, sûrement pas les généraux ! Ils n’étaient pas mis en cause à l’époque ! Mais la résignation de ces officiers dans l’été 40, cet effondrement des officiers était une chose impressionnante et que moi j’ai très mal vécue.

-Il y avait différentes attitudes, il y avait les personnes qui étaient complètement abattues et il y avait des personnes qui avaient envie de continuer à se battre…
Continuer à se battre me paraissait impossible à l’époque. De de Gaulle nous savions très peu de choses, nous avions appris son existence et son choix par un petit journal que distribuaient les Allemands aux officiers qui s’appelait le Trait-d’union, qui avait dénoncé en juillet « le général félon », nous n’en savions pas davantage. Il faut savoir que le milieu des prisonniers est un milieu clos, très peu informé et surtout les simples soldats qui étaient alors complètement coupés de tout. Et dans cet ensemble de l’été 1940, l’esprit de résistance n’existait pas. La guerre paraissait pratiquement terminée. On imaginait fréquemment que l’Angleterre ne tiendrait pas le coup vis-à-vis des Allemands. Et seuls quelques-uns et cela c’est la seule forme de refus dont je me souvienne, quelques-uns pensaient au redressement militaire de la Prusse après l’écrasement à Iéna par les forces de Napoléon et imaginaient que le maréchal Pétain serait à l’origine d’un redressement pareil. Des illusions qui étaient extraordinaires ! On imaginait que le maréchal Pétain qui avait arrêté les Allemands avant l’occupation totale de la France serait le premier résistant de France, lui qui avait été un des vainqueurs de la guerre de 14-18. Ces illusions dans ce monde fermé étaient quelque chose d’absolument extraordinaire!
Le champ de vision était alors très obstrué c’est-à-dire qu’on pouvait facilement imaginer le nazisme recouvrant peu à peu le globe… On imaginait facilement le nazisme dominant l’Europe, c’est certain. Et moi j’ai pensé à cette éventualité, j’imaginais que si c’était le cas je quitterais la France, je partirais en Amérique latine. mais pour vous dire combien les illusions étaient grandes, quand je me suis évadé… En septembre, vers la fin septembre 1940, j’ai été, en tant qu’aspirant, renvoyé dans un camp de simples soldats. Et en arrivant dans ce camp, par hasard, je rencontre un de mes amis d’enfance, aspirant lui aussi, qui venait d’un autre camp. Je lui dis « Claude, je voudrais m’évader ». Il me répond « mais tu galèjes, à Noël on sera à la maison ! »

-Lui, il pensait que…
Il pensait que la guerre était finie ! D’ailleurs on parlait, à Vichy c’était la formule, on parlait de la guerre de 1939-1940. Comme si la guerre était terminée ! C’est le langage qu’à Vichy on a employé jusqu’à 1944. La France était sortie de la guerre !

-Oui, après ça n’était plus…
Ce n’était plus notre guerre !

-Vous parliez des officiers qui rejetaient la responsabilité sur le Front populaire, vous avez ensuite, bien après la guerre, fait un travail d’historien très conséquent, justement. Comment est-ce que vous, vous analysez une pareille défaite ?
Les causes de la défaite sont essentiellement militaires. Ce sont bien celles qu’a analysé et dénoncé le général de Gaulle. C’est-àdire une stratégie absurde, un emploi des armes consternant qui ignorait l’élément nouveau qu’était l’introduction du moteur et de la vitesse dans les forces armées. De Gaulle avait préconisé la construction d’une force motorisée puissante et le recours à une force de frappe rapide fondée sur la guerre de mouvement. Or c’est une conception que les autorités militaires françaises n’avaient jamais pu accepter… mais que les Allemands avaient mis en oeuvre. Et donc c’est par la force de frappe motorisée, blindée, allemande que le flanc français a été percé et que des unités françaises aventurées en Belgique ont été ceinturées, faites prisonnières, au point que ce désastre est survenu. Cela dit, on ne peut pas négliger le fait qu’il y ait eu de lourdes fautes politiques des dirigeants français qui, en particulier, n’ont pas su maintenir l’alliance soviétique. La responsabilité en incombe davantage aux Anglais qu’aux Français d’ailleurs ! Et l’opinion publique française, d’autre part, n’avait pas fait l’unanimité dans la défense de la patrie qu’elle avait eue en 1914. Et une extrême droite française était, il faut bien le dire, réticente devant la guerre, pour le moins ! Et, d’autre part, du fait du pacte germano-soviétique1, les communistes ont été appelés par Thorez à faire leur devoir, mais, considérant que cette guerre était une guerre impérialiste, ils ne la faisaient pas de gaieté de cœur. Or on ne peut pas faire une guerre à moitié ! Mais je le rappelle, l’essentiel ça a été vraiment cette tragique erreur de choix stratégique de l’emploi des armes, qui a causé une défaite militaire avant tout ! Et non pas conséquence, comme l’a dénoncé le maréchal Pétain, de l’esprit de jouissance succédant à, où se substituant, à l’esprit de sacrifice dans une nation décadente.

-N‘y avait-il pas une volonté chez certains cadres de l’armée, qui étaient quand même très proches de l’extrême droite, de se rapprocher de certaines thèses mises en avant par Hitler ?
ll n’est pas dit que des officiers d’extrême droite qui avaient des sympathies pour les thèses fascistes se soient plus mal battus. Et en particulier, il faut rappeler que lorsque la France a été envahie, lorsque il ne s’est plus agi seulement de combat aux frontières ou en Belgique, mais lorsqu’on a eu le sentiment que la patrie était en danger, et que les combats se sont rapprochés des lieux où avaient eu lieu, où s’étaient déroulés les combats de 14-18, sur la Somme, sur l’Aisne, la résistance française, l’esprit patriotique, ont été tout à fait remarquables. Dans les combats sur la défense du sol français, fin mai-début juin sur l’Aisne et sur la Somme, l’esprit des combattants qui est attesté par de nombreux témoignages, et contrairement à ce qu’ont dit beaucoup de gens dans l’opinion publique française, ces combattants ont été de premier ordre.

-Il y a eu une ferveur au combat ?
À ce moment-là et dans ces combats, oui une ferveur au combat certaine ! Ce n’était pas le cas de toutes les unités, ce n’était pas le cas de l’unité où je me trouvais qui était composée de ruraux, d’hommes déjà âgés encadrés par des officiers sans aucune expérience de la guerre nouvelle.

-Pensez-vous que le traumatisme de la population française a été profond ?
Le traumatisme de 40 a été immense et il est ressenti encore aujourd’hui ! On n’imagine pas ce qu’a été une défaite qui s’est traduite par la percée d’unités ennemies fonçant à travers le territoire français, y occupant la moitié du territoire en six semaines et menaçant de submerger l’ensemble du territoire. Et, d’autre part, il y avait 6 ou 8 millions de réfugiés fuyant sur les routes. Toutes les autorités avaient disparu, plus aucun commandement nul part. ça a été l’effondrement non seulement militaire mais l’effondrement des structures mêmes du pays. C’est une catastrophe inouïe que la France n’avait jamais connue et que peu de pays ont connu dans leur histoire.

-Vous dites qu’on en ressent encore les conséquences…
Ah oui, 70 ans après on se réfère encore assez fréquemment à 1940, c’est bien parce que ce traumatisme est particulièrement violent.

-Une onde de choc !
Une onde de choc formidable !

-Pensez-vous que, au sein de la population française, il y a des formes d’insécurité, un manque de confiance qui peut venir ne ce traumatisme ?
Je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui dans la population française un manque de confiance venant de ce traumatisme, car la mythologie de la Résistance et de la France libre ont donné aux Français, après la guerre, dans un pays qui était redevenu un pays victorieux, par une espèce de miracle dû à de Gaulle, tout cela a sans aucun doute regonflé l’opinion française et il y a eu un esprit de modernisation, de reconstruction tout à fait remarquable dans les quarante années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale. Mais il est certain qu’elle a amorcé l’effondrement de l’Empire et la décolonisation et que, clairement ou non, les esprits d’aujourd’hui en sont conscients. La France était une grande puissance mondiale, se croyait une grande puissance mondiale jusqu’à mai 1940, elle ne l’est plus depuis 1940.

-Et vous, dans votre parcours, qu’est-ce qui se passe ensuite. Vous êtes toujours prisonnier ?
J’étais donc prisonnier de guerre dans ce camp, l’offlag 2D près de Stettin2, et en septembre, début septembre, quand j’ai vu que les Anglais tenaient bon et que donc la guerre se prolongerait, j’ai décidé de me soustraire à la captivité. J’ai été renvoyé en tant qu’aspirant dans un camp de simples soldats, où les évasions étaient plus faciles et je me suis… dès mon arrivée, autour du 1er octobre, j’ai préparé une évasion. il m’a fallu trois mois de préparatifs et je me suis donc évadé le 4 janvier 1941, en direction de la Lituanie. Nous avions examiné les possibilités, en premier lieu naturellement d’évasion vers la France, mais la distance était plus grande. D’autre part, franchir le Rhin ne pouvait se faire vers le territoire français que par le pont de Kiel dont on savait qu’il était étroitement surveillé. Passer le Rhin à la nage, en hiver c’était impossible. Donc s’évader vers l’Ouest supposait de passer par la Rhénanie, la Belgique, un itinéraire très compliqué alors que vers l’Union soviétique la distance était seulement de 425 km… que nous avons franchis en train, par petites étapes -je parlais bien allemand à l’époque–, jusqu’à l’approche d’une frontière qui était assez bien gardée, jalonnée de plusieurs séries de barbelés et qu’il avait fallu franchir au cours de longues nuits de marche à la boussole, dans la neige et sur des ruisseaux glacés avant d’atteindre le territoire de la Lituanie. Nous nous imaginions qu’il y avait encore un consul français à Kaunas, la capitale de la Lituanie, ce qui n’était plus le cas depuis qu’elle avait été annexée par les Russes. Et donc, dès le premier jour, une dizaine ou une douzaine de kilomètres après la frontière, sur une grande route sur laquelle nous marchions gaillardement en direction de Kaunas, nous avons été doublés par un traîneau porteur de soldats rouges qui nous ont braqués, comme on dit. Ils nous ont fait prisonniers. Et nous nous sommes trouvés, à partir de ce moment embarqués dans ce qui était l’antichambre du goulag, dans le système policier russe contrôlé par le NKVD, qui s’appelle aujourd’hui le KGB (non en réalité FSB) qui procédait à l’épuration forcée de la Lituanie et de la Pologne. Et donc nous nous sommes trouvés dans une Lituanie soumise à une répression dramatique, les prisons étaient archi-encombrées et en partaient des trains cellulaires entiers de déportés en direction de la Sibérie et du Kazakhstan. Ce qui nous a valu, à partir de ce moment, après la prison de Kaunas, le train cellulaire en direction de Moscou, les prisons Loubianka et Boutirki à Moscou où je suis arrivé au début de février 41. Et à la prison Boutirki, les Russes avaient regroupé des évadés militaires français. On m’a fait entrer à la prison Boutirki dans une grande cellule où il y avait une vingtaine de militaires français. C’était vraiment un soulagement, parce que jusque-là nous nous demandions quel était le sor auquel nous étions promis. Dès l’instant que des soldats français étaient regroupés, même en prison, ça signifiait que le cas des évadés militaires français avait vraisemblablement été pris en compte par les autorités russes. Mais, malgré tout, nous étions de toute façon inculpés de passage illégal de la frontière, une inculpation qui valaitt quatre ans de camp ! Les Russes, en proie à une espionnite aiguë, craignaient toujours qu’il y ait des espions parmi nous, et donc nous étions soumis au régime d’interrogatoire rude du NKVD. Les premiers évadés en Russie… le premier avait franchi la frontière le 20 juillet 1940, très tôt donc, ces premiers évadés avaient été internés en isolement, au secret, à la prison Loubianka dans des conditions dramatiques. En 41, en février 41, j’ai été plus… c’était moins impitoyable ! Et au bout d’un certain temps, nous avons été expédiés dans un camp d’internement qui se trouvait à Kozielsk, à 150 km au sud de Moscou, où avait été précédemment internés 2500 officiers Polonais qui ont été ensuite massacrés à Katyn ce que, heureusement pour nous, nous ne savions pas ! Il y avait encore des officiers polonais, séparés de nous. les conditions matérielles de vie ont été relativement correctes et nous avons constitué, de façon très curieuse, sous strict contrôle de l’armée rouge, du NKVD, une espèce de communauté française, une collectivité des évadés militaires français s’autogérant. Cette communauté militaire française est devenue plus militaire, si je puis dire, lorsqu’est arrivé parmi nous un groupe d’évadés qui venaient de Poméranie, ayant suivi le même itinéraire que nous, une équipe de trois dont l’élément fort était le capitaine Billotte, un officier d’état-major, officier de chars, fils d’un des commandants en chef de l’armée française3, qui fut par la suite membre de l’état-major particulier une du général de Gaulle et un des libérateurs de Paris. C’était une très puissante personnalité qui a pris en main la communauté quand il est arrivé. il est arrivé aussi une seconde équipe où figurait le lieutenant Alain de Boissieu qui, par la suite, allait devenir Compagnon de la Libération et gendre du général de Gaulle. Les avatars de cette communauté française ont été quelquefois difficiles et pénibles, d’une part du fait qu’il y avait parmi nous un groupe d’une trentaine de communistes qui vouaient une foi aveugle à Staline… et d’autre part du fait que nous tous vivions très mal cette captivité. Nous avons fait deux grèves de la faim,. Moi j’avais dirigé la seconde qui avait été brisée durement. Nous avions dû abandonner. Et au camp de Kozielsk nous avons creusé un tunnel pour organiser l’évasion de trois équipes qui devaient, dans notre esprit, aller jusqu’aux ambassades de France et d’Angleterre à Moscou… ce qui était une folie furieuse, car personne ne parlait le Russe parmi nous, et donc, faire 150 km en pleine Russie, sans boussole et sans savoir où on était, sans parler russe, c’était condamné d’avance ! Et après des péripéties encore multiples, après l’invasion allemande, l’agression allemande contre l’Union soviétique, 186 d’entre nous se sont déclarés volontaires pour rallier la France libre, ce que nous avons pu faire, tardivement. Mais finalement, en septembre 1941, après pour ma part huit mois de captivité en Union soviétique, au secret, sans que je reçoive de nouvelles de France, sans que ma famille sache qu’il était advenu de moi…

-Donc, en septembre 41 vous arrivez à Londres…
Nous arrivons à Londres.

-Vous prenez le pseudonyme de Brilhac, pourquoi ?
Je m’étais marié le 20 mars 1940, j’étais alors chef de section d’une unité de Bretons, près de Rennes et, avec ma jeune femme, nous avions pris un logement rue de Brilhac à Rennes. Et c’est en souvenir de ce premier séjour que j’ai adopté le pseudonyme de Brilhac. On nous avait vivement conseillé, lors de notre engagement, de prendre un pseudonyme car nous ne voulions pas causer des ennuis à nos familles alors que les Français libres pouvaient être considérées par les Allemands comme des francs-tireurs.

-Est-ce que vous pouvez décrire l’atmosphère de Londres et l’atmosphère qui règne au sein de la France libre à cette époque-là ? J’ai connu la France libre d’abord à travers le camp de l’armée de terre des Français libres à Kimberley et c’est à partir du début de 1942 que j’ai vraiment connu le milieu londonien, parce que j’ai été affecté à Londres même, au quartier général, au commissariat national à l’Intérieur que venait de créer de Gaulle. Ce qui m’a frappé, c’est d’abord la découverte de de Gaulle, ce qu’était de Gaulle, ce que nous ne savions pas, ce que j’ignorais totalement. Je m’étais demandé si ce général qui avait pris un parti exemplaire en juin 40 était digne d’être… avait toutes les qualités nécessaires pour être le chef de cette grande entreprise de la France libre. Et là je n’ai pas eu de doutes ! Notre première rencontre a été une prise d’armes à Kimberley même. Il nous a remis la médaille des évadés et nous a tenu un petit discours qui m’a, qui nous a sidérés, c’est-à-dire rien de ce que nous attendions d’un général, selon les normes habituelles. Il a commencé par nous dire que… il ne nous a pas félicités ! Il a commencé par nous dire que ce que nous avions fait était tout à fait naturel. Lui-même d’ailleurs, a-t-il déclaré, avait essayé cinq fois de s’évader pendant la Première Guerre mondiale… sans y parvenir ! Et tellement impressionnant par sa hauteur de vue ! Par cette prestance, cette autorité, à tel point que mon camarade, dans les rangs, m’a poussé du coude et m’a dit « c’est Charles XI » ! Et puis je lai revu le 15 novembre 1941 à l’Albert Hall, la plus grande salle de Londres où il a fait un discours magnifique dans lequel il a cité les deux devises égalité-fraternité et honneur et Patrie, ce qui me paraissait d’ailleurs tout à fait naturel. Et je suis devenu fermement gaulliste, gaulliste passionné, frénétique même, mais tel était l’esprit de la France libre ! Nous étions les petits soldats du général.

– Alors, justement, vous disiez que dans ce discours du 15 novembre 41, le général de Gaulle avait cité les deux devises honneur et patrie et liberté-égalité-fraternité. Mais liberté-égalité-fraternité c’était un petit peu une nouveauté dans sa bouche…
J’ignorais absolument que se réclamer de la devise liberté-égalitéfraternité était pour de Gaulle une nouveauté, car pendant un an, je ne savais pas, je ne l’ai su que bien plus tard, après la guerre même, que cette liberté avait été mise en sommeil, sous le boisseau, pendant tous les débuts de la France libre. Le général de Gaulle n’avait voulu faire pendant cette première année qu’un mouvement militaire et patriotique, aucunement politique, et il s’était tenu d’autant plus à cet objectif purement militaire et patriotique que les divergences dans ses troupes et parmi ses officiers étaient grandes et qu’une bonne partie des officiers ralliés, notamment des hommes qui allaient être aussi prestigieux que Leclerc et Larminat venaient de l’Action française et étaient très résolument hostiles à la IIIe République, en tout cas aux pratiques de la IIIe République, et même, à la devise liberté-égalité-fraternité que de Gaulle a donc fait mettre au rancart, préférant disait-t-il : « la devise de mon drapeau à la devise de nos mairies ». Mais à l’automne 1941, les choses avaient évolué, il avait d’autre part, très peu de temps auparavant, reçu auprès de lui un volontaire venu de France, Jean Moulin, qui lui avait fait un tableau de la France tout nouveau pour lui. Il avait pris conscience que c’était plus sur les bases populaires que l’on pouvait compter pour faire une Résistance de masse que sur des élites déconsidérées et qui, dans son esprit, dans les esprits, en tout cas avaient failli, de sorte qu’il s’est jugé assez fort à ce moment pour créer une autorité nationale, une autorité quasi politique, un quasi gouvernement, et pour se réclamer des valeurs républicaines, en particulier de liberté-égalité-fraternité. Il est très significatif, ça c’est une chose dont je me suis aperçu plus tard, récemment, que les premiers timbres émis par la France libre pour les colonies ralliées à de Gaulle, l’Afrique équatoriale française4, c’est-à-dire le Tchad, le Cameroun, portaient le monogramme R. F. parallèlement à la croix de Lorraine

-Donc c’est un tournant dans la vision politique du général de Gaulle ?
Il y eut sans aucun doute un tournant dans la vision politique et dans l’attitude adoptée par le général de Gaulle à l’automne 1941. C’est ce que certains ont appelé son virage démocratique qui s’est consolidé, confirmé, jusqu’à l’été 42 où vraiment la France libre a été à la fois l’avant-garde armée de la patrie et de la République. L’été 42 qui a vu aussi le ralliement à de Gaulle des mouvements Combat, Libération, Franc-tireur. L’ été 42 qui était aussi le 150e anniversaire de 92, de la fondation de la Première République, a été le moment de l’affirmation claire, sans aucune ambiguïté, que la France libre c’était la liberté en marche du haut-relief de Rude sur l’Arc de Triomphe.

-Vous disiez que dans son entourage il y avait des gens de l’Action française, à tendance d’extrême droite nationaliste en tout cas, il y avait une déconsidération pour la République. Mais dans ses idées à lui, de Gaulle n’était pas un très grand républicain, il avait aussi vu ce que la IIIe République avait donné, cette instabilité quasi permanente. C’était quelque chose qu’il ne souhaitait pas pour la France d’après ! De Gaulle n’était pas un républicain de tradition, d’ailleurs sa famille avait été légitimiste. Mais le problème du régime, pour lui, n’était pas primordial. Ce qui importait c’était les institutions, des institutions qui permettent à un pays d’avoir un exécutif efficace tout en respectant les droits de la nation et, bien entendu, toutes les libertés fondamentales. Il était donc sans aucun doute issu d’une droite libérale et ouverte, mais certainement très très hostile à ce qu’avaient été les pratiques de la IIIe République finissante et qu’il considérait comme une anarchie, une incapacité de prendre des décisions, un parlementarisme débridé et qui selon lui avait été, bien qu’il ne l’ait jamais dit sous cette forme, une des causes antérieures de la défaite.

-Et comment fonctionne la France libre, comment est-ce qu’elle finance la Résistance? Quelles sont ses ressources. ?
La France libre, la France libre… Il n’y a d’abord eu que les Français libres. De Gaulle avait été reconnu par Churchill comme chef des Français libres qui continuaient la lutte aux côtés de la GrandeBretagne. Et puis le ralliement dans l’été 1940 de territoires coloniaux, l’Afrique équatoriale, le Cameroun, des territoires dans le Pacifique, ont fait qu’il y a eu… De Gaulle avait voulu, une base territoriale, donc où il exerçait le pouvoir régalien, où le drapeau français flottait librement. À ce moment on a pu parler d’une France libre au sens propre ! Le financement même de la France libre a dépendu entièrement des Britanniques. De Gaulle n’avait aucune ressource financière. C’est donc axé sur des crédits et des avances régulières de la banque d’Angleterre que le mouvement a fonctionné jusqu’à juin 1943. À ce moment, lorsque l’union s’est faite entre la France libre et les forces d’Afrique du Nord réunies sous l’autorité du général Giraud, lorsqu’un Comité Français de libération nationale, que vraiment un gouvernement de la France en guerre s’est constitué à Alger, Churchill lui a coupé les vivres. Et la France libre a dû, le Comité Français de libération nationale a dû, donc, organiser son propre financement et organiser le financement de la Résistance. Pour le financement de la Résistance, les difficultés ont été d’autant plus grandes que les besoins financiers de la Résistance sont allés croissant en 1943 et 44. Or les ressources existantes dans les colonies françaises, les billets français que l’on pouvait envoyer en France, c’était limité, ce qui a causé des difficultés extrêmes ! Si Mendès France, qui était aux finances du comité d’Alger, a organisé en 1944 l’échange des billets en Corse, c’était d’une part pour faire rendre gorge aux spéculateurs et pour brider les bénéfices de guerre, c’était aussi pour retirer de la circulation des billets français qui pourraient être envoyés à la Résistance en France. Et dans la dernière phase, il a fallu trouver de surcroît des ressources improvisées, c’est-à-dire tout un système de financement à base de bons du trésor souscrits par des patriotes en France et des banques proches de la Résistance, qui ne seraient remboursables qu’après la guerre, et un système de chèques sur la banque d’Alger, émis par des, signé par des patriotes en France, et remboursable après la guerre avec 25 % d’intérêt ! Il y a eu donc ces procédés très singuliers de financement de la Résistance par chèques, par des bons du trésor qui se sont élevées à 600 millions de francs de l’époque, ce qui n’est pas négligeable !

-Et dans cette France libre de Londres, quel rôle jouez-vous ?
Dans cette France libre de Londres, j’ai été affecté à partir de 42 à ce qu’on appelait le commissariat national à l’Intérieur qui était responsable des relations politiques avec la Résistance, avec les mouvements de résistance, et chargé d’autre part de la propagande vers la France et notamment par la BBC. Et donc, après avoir créé un centre de documentation sur la France, puis après avoir supervisé la création d’un service des écoutes radiophoniques qui enregistrait les émissions de Radio-Paris, Radio-Vichy, etc., j’ai eu pour fonction d’être secrétaire du Comité exécutif de propagande de la France libre, et d’autre part responsable d’un petit service de diffusion clandestine vers la France qui envoyait tous les mois des courriers documentaires à Jean Moulin, à la direction générale clandestine, aux journaux clandestins. Tout cela envoyé, parachuté, à chaque liaison, ce qui au printemps 44, permettait d’atteindre 27 destinataires clandestins français.

-Et votre rôle de secrétaire de ce service de propagande de la France libre consistait en quoi exactement ? Quelles étaient les objectifs précis ?
Le Comité exécutif de propagande de la France libre est devenu un organisme progressivement important sous l’égide et la direction d’André Philip5, commissaire national à l’Intérieur, député socialiste de Lyon, et surtout de son directeur général,Georges Boris6. À ce comité, Georges Boris a fait participer tous les chefs de la Résistance qui se trouvaient présents à Londres. Et c’est donc dans un organisme comprenant Français libres et résistants, qu’étaient fixées les directives données aux porte-paroles de la France libre pour les émissions françaises de la BBC… ce qui n’était pas toujours facile car les émissions de la BBC étaient sous contrôle britannique. L’équipe française de la BBC était sous contrôle britannique et recevait des directives britanniques. Et les intérêts et les visions politiques de la Grande-Bretagne n’étaient pas toujours celles du général de Gaulle et des Français libres. Il s’agissait donc de faire prévaloir les vues de la France libre dans les émissions radio destinées à la France. Il faut se rappeler, et ça c’est une chose tout à fait extraordinaire, remarquable, qu’au printemps 1944, 70 % des foyers français qui avaient une radio écoutaient la BBC. Elle était devenue la principale source d’information et elle avait la confiance d’une grande fraction, et sans doute de la majorité des Français. L’influence du Comité de propagande et les directives élaborées par lui, sur les émissions de la BBC, est allé grandissante jusqu’à la période de la Libération. Et en mai 1944, les Anglais ont accepté que les émissions françaises de la BBC soient placées sous condominium franco-britannique, donc que l’autorité du général de Gaulle, de l’équipe gaulliste, soit entière sur les émissions de la BBC, à égalité avec les autorités britanniques. C’est ainsi que c’est moi qui ai rédigé, en conséquence des travaux naturellement d’une équipe militaire Franco-anglo-américaine, c’est moi qui ai rédigé les directives données à la BBC pour la période du Débarquement à l’attention de la population française. Il y a eu un véritable, de fin mai à fin août 1944, on peut dire qu’il y a eu un véritable essai de pilotage de la Résistance à deux niveaux, d’une part grâce aux émetteurs clandestins qui joignaient les formations clandestines militaires et d’autre part par les émissions en clair de la BBC qui cherchaient à diriger l’action de l’ensemble de la population française, au point de décréter des consignes d’insurrection nationale en Bretagne à partir du début août 1944, ensuite entre Loire et Garonne, ensuite le sud-est …

-Ça a été un réel instrument…
Ça été un instrument efficace d’action sur l’opinion publique française et en partie sur la Résistance, avec cette réserve, naturellement, que piloter la Résistance française à partir d’une radio étrangère était quelque chose d’incertain en un temps où la Résistance, malgré les structures mises en place, malgré l’existence d’une Délégation générale clandestine, cette Résistance était dispersée, multiple, avec des frontières poreuses, ce qui d’ailleurs était salutaire pour elle, car si elle avait été strictement organisée militairement, elle aurait été plus facilement la proie de la Gestapo et des poursuites Allemandes.

-Justement, souvent il y a cette incompréhension entre les résistants de l’intérieur et les Français libres, il y avait notamment des Français libres qui reprochaient à la Résistance intérieure d’être complètement désorganisée un peu anarchique. Et vous vous trouvez que c’est plutôt sa force.
C’est-à-dire que d’abord il faut rappeler qu’il y a eu une Résistance autochtone qui s’est développée en France, à partir de 1940, de façon totalement indépendante de la France libre. Les premiers mouvements de résistance en zone nord comme en zone sud se sont développés sans contact avec le général de Gaulle. C’est seulement à partir de Jean Moulin, à partir de 1942, que la liaison s’est faite et que donc de Gaulle, par l’intermédiaire de Jean Moulin , s’est efforcé relativement de coiffer les mouvements de résistance. Il y a réussi, et Jean Moulin à réalisé une centralisation de la Résistance, et son autorité a été confirmée en dernier lieu par la création du Conseil National de la Résistance. Mais, d’une part ,cette centralisation a disparu quand Jean Moulin et son état-major ont été arrêtés à Caluire et, d’autre part, les chefs des mouvements de résistance n’ont pas cessé de tenter de faire valoir leur légitimité, issue du sol national, face à la légitimité de la France libre. S’ils reconnaissaient l’autorité militaire de de Gaulle et son autorité en tant que chef d’un gouvernement en 1944, ils tenaient à maintenir leur propre autorité sur les mouvements qui relevaient d’eux. Et ajoutons que le parti communiste a toujours tenu, tout en reconnaissant de Gaulle comme chef de gouvernement, a toujours cherché à maintenir son autonomie à l’intérieur de la Résistance. C’est-à-dire que la Résistance a été toujours assez anarchique, disparate, et avec des frontières incertaines et mouvantes. Mais l’initiative prise à partir de l’été 1943, à partir de l’arrestation de Jean Moulin, de préparer la Libération, a été tout à fait remarquable et je pense que c’est une chose qui n’est pas assez connue et dont l’importance est sous-estimée. À partir de l’été 43 les services secrets de la France libre ont envoyé en France12 délégués militaires régionaux responsables de chacune des régions militaires de France, délégués militaires pourvus de crédits abondants et de radios qui les reliaient avec Londres. C’était eux, par conséquent, qui pouvaient recevoir les ordres militaires venant de l’état-major londonien. Et dans le même temps ont été envoyés de Londres des chefs régionaux des opérations aériennes qui devaient recevoir tout le matériel parachuté, toutes les armes envoyées de Londres, pour les dispatcher à la Résistance. Et eux aussi étaient pourvus d’argent et pourvus de radios pour rester en relation avec Londres et Alger. De sorte que toute une infrastructure militaire a été plaquée sur la Résistance, qui a été quelquefois mal ressentie et mal supportée par les résistants locaux, mais qui dans certains cas a été d’une grande efficacité.

-Vous parliez de ces chefs de mouvements, de ces chefs de la Résistance, vous en avez côtoyé plusieurs à Londres ?
J’ai très bien connu certains des chefs de mouvements de la Résistance, notamment ceux de zone Sud, la zone occupée. Dès 1942, j’ai très bien connu Emmanuel d’Astier, chef du mouvement Libération Sud et Frenay, créateur, fondateur, chef du mouvement Combat, plus tard également Jean-Pierre Lévy chef du mouvement Franc-tireur. J’ai très bien connu Daniel Mayer qui était le secrétaire général du Comité d’action socialiste, auprès duquel ma femme avait travaillé en France, à Marseille, avant de rejoindre Londres.

-Quelle vision en aviez-vous à l’époque?
J’avais une grande admiration pour eux ! Parce que vraiment ces hommes de l’ombre, qui avaient fait trois fois des allers-retours entre la France et l’Angleterre, avaient créé des mouvements! C’était pour nous des héros et des symboles. Les services secrets du général de Gaulle, le BCRA7, les voyaient avec un certain sourire, en considérant parfois qu’ils étaient des amateurs, pas suffisamment sérieux, considéraient que ce qui était le plus important c’était les réseaux clandestins, organisés de Londres, qui suivant strictement les directives londoniennes pour faire des opérations militaires ou organiser des évasions. Mais néanmoins ces chefs de la Résistance qui avaient certainement leurs ambitions, pour certains, et qui pour certains s’étaient rebellés contre l’autoritarisme qu’ils jugeaient excessif de Jean Moulin, ces chefs de la Résistance étaient de belles figures et ils ont joué un rôle important dans le cadre uni d’ une France libre qui menait le même combat que la Résistance intérieure.

-Il y a quand même beaucoup de différences de points de vue, de dissensions. Certains fonctionnaient un peu comme des seigneurs de la guerre…
Certains des chefs de la Résistance fonctionnaient effectivement comme des féodaux et supportaient mal tout contrôle extérieur. Ceci a été très sensible en particulier en 1943 quand ils se sont dressés violemment contre… la plupart d’entre eux, et surtout Frenay, contre Jean Moulin jugé d’un autoritarisme excessif, dont ils pouvaient considérer que la volonté de centralisation était inutile et dangereuse. Mais en 43-44, les priorités étant à la préparation de l’insurrection nationale, il fallait bien que tout le monde concourt vers un même but qui était celui du combat et de la Libération.

-Est-ce que vous pensez que de Gaulle et la France libre avaient une vision juste de ce qu’était la Résistance intérieure.
De Gaulle lui-même n’a connu que très tardivement l’existence des mouvements de résistance. Il ne les a connus que par Jean Moulin, à partir de l’automne 41. Et il n’en a eu une vue plus claire que dans l’été 1942, quand les échanges ont commencé à se multiplier entre la France libre et la France occupée, lorsque sont arrivés des hommes aussi divers, aussi différents, et bons analystes que Brossolette8, André Philip… Il a certainement eu le sentiment que certains des chefs de la Résistance étaient des chefs de bande. Mais d’un autre côté il a eu à l’égard du premier des chefs de mouvement qui est arrivé à Londres, qui était Emmanuel d’Astier, il a eu à son égard une grande sympathie. Ils étaient de même origine, ils appartenaient à des milieux semblables, à la même caste. Le charme et l’autorité d’Emmanuel d’Astier ont séduit de Gaulle, et il a toujours eu pour Emmanuel d’Astier une sympathie, même si quelquefois il jugeait son attitude désinvolte. Emmanuel d’Astier a été un des barons de la France libre, ce qui n’est pas dit, ce qui n’est pas reconnu généralement. De Gaule a eu conscience tardivement, à partir de 43, de la volonté d’autonomie des communistes, des résistants communistes. Et de Gaulle a probablement été en avance sur la réalité de la Résistance. Nous avons aussi, je crois, tous vu la France résistante, ce qu’elle n’était pas. Mais chez lui c’était un sentiment qui alternait avec des retours d’agacement devant la passivité d’une grande masse de l’opinion française. Après tout, les résistants actifs n’ont été que 3 % de la population nationale ! Il ne faut pas créer un conte de fées autour de la Résistante. Il ne faut pas imaginer que toute la population française a t été résistante. Elle est devenue gaulliste oui, ardemment gaulliste, quand de Gaulle a descendu les Champs-Élysées, et il y eut un million de Français pour acclamer son retour. Mais le maréchal Pétain, d’abord, avait gardé une aura extraordinaire dans l’opinion française, qui se refusait à admettre qu’il ait pu trahir, qu’il n’ait pas résisté aux Allemands. Il y avait beaucoup d’illusions autour de lui. Et il est certain qu’une grande partie de l’opinion française a été attentiste pendant très longtemps.

-Mais, quand je parlais de la Résistance intérieure c’était pour parler de la réalité de la lutte sur le sol national. Est-ce que vous, les Français libres, vous aviez pris la mesure des difficultés de la lutte sur le terrain?
Oui nous étions très bien informés sur les difficultés de la Résistance, et de Gaulle ce qui lui importait c’était d’avoir une reconnaissance de la part des mouvements de résistance, d’être reconnu comme investi d’une légitimité par la Résistance. Mais d’autre part son but était de conduire la Résistance française à une insurrection nationale, à une insurrection nationale qui contribuerait largement à la Libération de la France. Cette insurrection nationale a été incertaine pendant longtemps et d’autant plus que les Anglais ont refusé tout armement à la Résistance jusqu’à la fin de 1943. C’est seulement à partir de février 1944 que des envois massifs ont été parachutés. De Gaulle a toujours cru, je crois, que cette insurrection nationale aurait lieu. Il a misé sur la réaction du peuple français dans la phase de libération. Il a eu raison !

-Lui qui trouvait l’opinion un peu attentiste, qui a voulu préparer cette insurrection nationale mais ne souhaitait pas l’engager trop vite, apparaissait justement, vu de l’intérieur, comme attentiste notamment par les communistes qui souhaitaient vraiment rentrer dans le feu de l’action sans attendre le Débarquement…
De Gaulle a dû prendre position très tôt au sujet de l’action armée en France et de ce que l’on appelait l’action immédiate. Et ce sont à coup sûr les communistes qui, à partir de 1941, sur ordre de leur direction clandestine, ont commencé à abattre des Allemands et notamment des officiers allemands, d’où des réactions sanglantes, puisque Hitler, dès le mois de septembre1941, a prescrit une politique d’otages en exigeant 100 fusillés pour un officier allemand abattu. Ce qui a amené de Gaulle à prendre position très nettement à ce sujet, c’est-à-dire à faire une émission à l’automne 1941 disant qu’il y avait une tactique dans la guerre, qu’il était normal que des Allemands puissent être tués— Ils n’avaient qu’à rester chez eux s’ils ne voulaient pas être tués—, mais que la tactique exigeait, dans l’immédiat, de ne pas tuer d’Allemands. Ce que les résistants communistes ont mal pris, et de Gaulle a été accusé par une certaine propagande, notamment communiste, d’attentisme. L’attentisme était considéré par les activistes de la Résistance comme un crime, un laisser-aller indigne face à l’occupant cruel et ignoble. En réalité la Résistance n’avait pas d’armes et donc tout mouvement insurrectionnel prématuré aurait été noyé dans le sang. Le mouvement insurrectionnel était d’ailleurs impossible avant 1944. Mais une action armée s’est développée à partir de l’automne 1943 et cette action armée a été encouragée et en même temps encadrée, freinée, dans un certain sens. Elle a été approuvée oui, à partir de l’automne 43, quand les maquis se sont multipliés, que les maquis, dans les régions de montagnes, ont eux-mêmes multiplié les coups de main contre les forces de Vichy et quelquefois contre les Allemands. On ne pouvait pas les décourager ! Et on a pris conscience, à ce moment-là, que si on voulait que l’insurrection nationale soit efficace, il fallait que les hommes sur le terrain qui étaient disposés à se battre, qui étaient des réfractaires en marge de la loi et décidés à se battre, puissent en avoir les moyens, puissent le faire. Mais les Anglais, il faut tenir compte du fait que les Anglais étaient beaucoup plus réticents à l’égard de toute action militaire que ne l’était le général de Gaulle lui-même, les Anglais ont interdit que les mots insurrection nationale soient prononcés à la BBC, à partir de septembre 1943 jusqu’à mai 1944 ! Enfin, début 1944, les études d’état-major qui ont été faites par la France libre ont fait apparaître que l’insurrection nationale ne serait pas cette explosion lyrique de tout un peuple se dressant contre l’occupant le jour du Débarquement que l’on avait imaginée! Ce que j’avais cru moi-même ! Ce que nous imaginions ! Les études d’état-major ont fait apparaître que le Débarquement serait difficile et que les combats pour libérer la France dureraient vraisemblablement de quatre à six mois. Il ne fallait donc, de l’avis de ces équipes d’état-major, absolument pas que la Résistance se dévoile massivement le jour J, car elle serait assommée, décapitée, laminée par la répression allemande. Et Georges Boris, en particulier, a conçu l’idée d’une insurrection nationale qu’il fallait échelonner dans le temps et diversifier selon les régions. Ce qui n’était pas une chose facile à faire accepter par les activistes de la Résistance, par le parti communiste et par la gauche résistante ne se représentaient pas qu’il puisse y avoir d’autres tactiques que l’insurrection généralisée à partir de jour J … Les actions organisées à partir du 6 juin, ont eu pour effet le retour de flammes et les répressions brutales que l’on connaît, les 100 pendus de Tulle, les 700 victimes assassinées ou brûlées vives d’Oradour-sur-Glane, et la répression du Vercors par la suite.

-Pour revenir aux renseignement, comment est-ce que les informations, étaient acheminées vers Londres?
Comment savions-nous ce qui se passait en France ? D’une part nous recevions des journaux français qui donnaient des informations. Nous avions constitué un service d’écoute radiophonique qui fonctionnait admirablement bien à partir de juin 42 et qui renseignait sur les aléas de la politique de Vichy, sur, dans certains cas, les arrestations, sur la situation du ravitaillement, sur beaucoup d’ aspects de la vie en France. Enfin, à partir du début 1941, ont fonctionné en France des réseaux de renseignements organisés et pilotés les uns par le BCRA, bureau central de renseignements et d’action du général de Gaulle, les autres par les Britanniques qui, dans les premiers temps, et pendant longtemps, avaient pour objet d’acheminer des renseignements essentiellement militaires. Et les renseignements les plus importants, c’était bien entendu les enseignements, dans cette phase-là, concernant fatalement, des ports -quels bateaux de guerre allemands se trouvaient à Brest par exemple–, et les mouvements des divisions. En 43-44 toutefois, les réseaux, mais aussi les mouvements de résistance, ont envoyé un lot croissant d’informations et de documents à Londres. Fin 43 et au printemps 44, c’était plusieurs centaines de kilos qui arrivaient à chaque lunaison, renseignements militaires d’une part, mais aussi des documents, rapports faits par les mouvements, mais même des documents de Vichy ! Par exemple on recevait, en 43-44, la synthèse des rapports des enseignements généraux du gouvernement de Vichy, la synthèse des rapports des préfets sur le développement de la Résistance. Cela était dû au noyautage des administrations publiques (NAP) qui avait été si efficace qu’un bon nombre de documents officiels de Vichy nous parvenaient.

-Quand vous dites à chaque lunaison, pourquoi à chaque lunaison ?
Les liaisons par parachute ou pas atterrissage avec la Résistance se faisaient en période de pleine lune. C’était donc sur un rythme de 28 jours et non pas sur le rythme mensuel que nous vivions. Chaque lunaison amenait son lot de résistants exfiltrés de France et entraînait un départ des messagers parachutés ou déposés en France. Toute la vie du BCRA, des services secrets et du commissariat à l’Intérieur, on 43-44 était gouvernée par ce rythme des 28 jours, de la période de pleine lune. C’était la période de pleine activité.

-Il y avait aussi des informations radio qui vous parvenaient.
Il y avait d’autre part des agents pourvus de postes émetteurs radio. Tous les réseaux de renseignement en étaient équipés.

-A quoi est-ce que vous attribueriez cette incompréhension constante qu’il y avait entre la France libre et la Résistance intérieure qui était source de beaucoup de tensions et de frustrations… Il y avait à la fois un accord très profond entre la Résistance intérieure, les chefs de la Résistance intérieure, et le général de Gaulle, et puis des réticences qui s’expliquent normalement, pour une part, entre la vision qu’ont les gens sur le terrain et les gens qui sont à l’extérieur. Mais, si l’on examine la situation à l’Assemblée consultative provisoire d’Alger,9 il y a là quelque chose qui est tout de même assez remarquable. De Gaulle crée une Assemblée consultative, à cette Assemblée consultative il fait venir des représentants de tous les mouvements de résistance qui constituent un groupe de la résistance, des représentants des partis politiques clandestins et tous ces représentants saluent en de Gaulle le chef incontesté de l’action extérieure et le président qui devra présider à la Libération. Sur ces bases-là, il n’y a aucune espèce de doute, l’accord est total et même les communistes le reconnaissent comme tel. Alors qu’au sein des équipes dirigeantes il y ait eu des arrière-pensées, des arrière-pensées politiques, c’est aussi évident. Et notamment une partie de la Résistance voulait des réformes d’après guerre beaucoup plus radicales que peut-être ne le souhaitait de Gaulle. Néanmoins de Gaulle s’était engagé sur des réformes d’après guerre, par une déclaration faite aux mouvements en avril 1942, et cette déclaration préludait à ce qu’a été le programme du Conseil National de la Résistance de 1944. De Gaule, pour l’essentiel, a adhéré, a adopté le programme du Conseil National de la Résistance10, et les réformes souhaitées par le Conseil clandestin de la Résistance ont été pour une grande part mises en place à la Libération. Donc, il y avait des points d’accord certains en même temps que des sensibilités différentes concernant l’avenir. Et certains des dirigeants de la Résistance qui avaient des ambitions, qui souhaitaient avoir leur place dans la reconstruction de la France, redoutaient dans de Gaulle une autorité, un autoritarisme excessif, ce qui n’était pas le cas du tout. Un bon nombre d’entre eux souhaitaient un exécutif fort, mais d’autre part, sur le terrain, il est certain que les incompréhensions étaient fréquentes. Les hommes des réseaux et des mouvements, sur le terrain, étaient reliés à Londres par des messages radio qui arrivaient ou qui n’arrivaient pas, qui étaient compréhensibles ou qui ne l’étaient pas, réclamaient des armes qui n’arrivaient pas, recevaient de l’argent qui arrivait ou qui arrivait mal… ces sources de mécontentement étaient inévitables du fait de cet éloignement et des incertitudes liées aux transmissions. Il est tout à fait remarquable que des représentants de de Gaulle, envoyés en France, qui avaient été responsables dans les services londoniens des contacts avec la Résistance intérieure comme Bingen11 par exemple… Il est déposé en France, il passe plusieurs mois dans la clandestinité avant d’avaler, de croquer sa pilule de cyanure et de trouver la mort. Il est agacé, constamment agacé, par le manque de liaison, les retards dans les transmissions, par Londres qui ne comprend rien ! Il adopte en très peu de mois le point de vue agacé, récriminatoire, des gens du terrain à l’égard de ses propres services, des services qu’il avait dirigés à Londres! Et ça c’est un phénomène qui est tout à fait normal, inévitable, entre les hommes de la base et les hommes de l’extérieur, qu’on imagine tranquillement dans leur bureau. Donc toute une série de décalages existent.

-C’était une logique de situation.
Il y a une logique de situation qui se greffe sur le fait que, pour certains mouvements de résistance, et pour certains dirigeants de la Résistance, cette notion de la légitimité de la Résistance autochtone s’oppose à la légitimité que représente de Gaulle… avec les réticences que certains peuvent avoir à l’égard du général qui est lointain, qui n’est pas de même origine, de même inspiration qu’eux. Toute une série d’éléments, de situations, entrent en jeu dans une coopération qui est tout de même finalement efficace puisque la reconnaissance de de Gaulle a été totale. La Libération s’est faite sans guerre civile, par la coopération de toutes les forces résistantes et de Gaulle a été reconnu comme chef du gouvernement provisoire sans le moindre problème à la Libération. Mais à partir de ce moment-là, les choses se sont gâtées, car de Gaulle a estimé que le temps de la Résistance était fini. Une nouvelle étape commençait et le Conseil de la Résistance n’existait plus à ses yeux, il n’avait plus voix au chapitre. Les milices patriotiques devaient être dissoutes, une nouvelle époque commençait.

-Et justement, est-ce qu’il n’a pas tourné cette page de la Résistance un peu vite ?
De Gaulle a-t-il tourné cette page un peu vite ? Je ne crois pas qu’il l’ait tournée un peu vite, je crois qu’il l’a tournée très brutalement et que c’est probablement cela qui lui a aliéné quelques-uns des dirigeants de la Résistance et une partie de l’opinion publique qui avait été résistante. Moi-même quand je repense à tout cela, j’ai peine à comprendre que, un an après la Libération, j’ai éprouvé un grand sentiment de déception à l’égard de l’action menée par de Gaulle, alors que j’avais été vraiment gaulliste passionné. Et je ne comprends pas pourquoi, je ne comprends pas aujourd’hui pourquoi, car le programme de la Résistance avait été appliqué, les mesures prises par de Gaulle et par le gouvernement de de Gaulle après la Libération, avaient été d’une logique tout à fait remarquable. C’était bien ce qu’on avait réclamé! La France était victorieuse d’une façon imprévisible et admirable !

-C’est-à-dire que de Gaulle a fait ce qu’il a dit qu’il ferait, et que, peut-être, ça lui a donné une forme de légitimité qui l’a conforté d’autant plus que, comme il respectait ses engagements, cela lui a permis de pouvoir tourner cette page un peu brutalement.
De Gaulle a considéré que la phase de la Résistance était terminée. Que les autorités de la Résistance en tant que telles, n’avaient plus voix au chapitre, n’avaient plus aucune raison d’avoir voix au chapitre… Et il l’a fait sentir très durement, en faisant rentrer dans le rang certains des chefs résistants et en se manifestant, en particulier à Toulouse12 et à Marseille13, d’une manière qui a été considérée comme brutale par les chefs de la Résistance locale.

-Blessante même !
Blessante, oui blessante sans aucun doute ! Des hommes comme Ravanel n’ont jamais, avant plusieurs dizaines d’années, pardonné à de Gaulle l’humiliation et la non reconnaissance de leurs mérites qu’il avait paru manifester. Mais il s’agissait de reconstruire l’État. Et cette reconstruction de l’État qui avait été préparée par la mise en place d’un État clandestin, par la nomination dans la clandestinité de secrétaires généraux de préfecture, de préfets, de futurs ministres, avait été très remarquable et était dans la logique de de Gaulle. La reconstruction de l’État était une priorité et tous les intérêts particuliers devaient disparaître.

-Mais, ce qui est étonnant c’est qu’il ait dissous les FFI et mis fin à la Résistance avant même que le territoire soit entièrement libéré ! Et ensuite il est étonnant qu’il se soit appuyé sur des cadres ou des hauts fonctionnaires qui avaient pu être très ambivalents ou même qui avaient été dans la Collaboration.
Non, là je ne vous suis pas…

-Mais Papon par exemple, c’est dérangeant pour ceux qui ont lutté contre le gouvernement de Vichy de voir des personnes comme ça…
En ce qui concerne la dissolution des FFI et des milices patriotiques, de Gaulle n’avait aucune raison de les maintenir comme autorité armée, comme forces armées auxiliaires de la police, exerçant leur action en France. Il était normal que ce soit ou l’Etat où l’armée relevant de l’État qui fonctionne. Vis-à-vis des FFI, il s’agit pour eux de s’engager dans l’armée et un grand nombre d’entre eux  l’ont fait. Les milices patriotiques c’était la même chose. Aucune raison que des milices privées subsistent dans le territoire libéré. Alors en ce qui concerne les hommes qui se sont trouvés au pouvoir, quelques-uns en effet n’étaient pas de véritables résistants, et le cas de Papon est l’un des plus sensibles. le cas de Papon n’apparaissait pas comme celui d’un coupable, d’un collaborateur. Papon avait donné des gages à la Résistance, à qui il avait aussi rendu des services à l’occasion qui ne laissaient absolument pas apparaître que c’était un homme douteux. Non, ce qui a été plus regrettable dans la phase d’épuration, ça a été l’épuration économique. L’épuration économique n’a pas été faite ! Elle était plus difficile à faire…

-Des grands groupes qui avaient collaboré…
Oui des grands groupes qui avaient collaboré, des hommes d’affaires qui s’étaient engagés, qui, dans certains cas, avaient tourné casaque à temps, qui avaient, après avoir été collaborateurs, financé la Résistance dans les derniers mois, ceux-là sont passés au travers. Les constructeurs du mur de l’Atlantique, et les organes de l’État qui avaient soutenu la construction du mur de l’Atlantique sont, pour la plupart, à quelques exceptions près, passés au travers. On a sacrifié Berliet et Louis Renault14, mais ça a été à peu près tout. Mais dans l’administration l’épuration a été forte, plus forte qu’on ne le dit couramment.

-Vous disiez que le général de Gaulle a rempli ses engagements et que le programme du Conseil National de la Résistance a été pleinement appliqué. C’est un programme dont vous avez pris conscience à Londres ? Dans lequel vous vous retrouviez ?

Le programme du CNR était un programme qui correspondait tout à fait à ce que nous souhaitions, à ce que pour ma part je souhaitais, et que les hommes de gauche qui dirigeaient le commissariat à l’Intérieur pouvaient souhaiter aussi! C’est-à-dire nationalisations, sécurité sociale, dirigisme économique ou régulation économique, l’institution d’un plan, cela avait été souhaité, en tout cas par une gauche londonienne française libre et par de Gaulle lui-même. De Gaulle détestait les puissances d’argent, ce que le Front populaire avait appelé les puissances d’argent. De Gaulle avait une certaine horreur de l’argent, pour lui-même d’abord, et pour le rôle que des féodalités privées pouvaient exercer. Il était, non pas d’inspiration socialiste, mais il se réclamait d’abord du rôle éminent de l’État et, d’autre part, d’une vision qui, probablement, se rattachait au colbertisme.

-Une vision où l’économie n’avait pas d’emprise sur le politique en fait ?
Absolument. L’économie, la politique devait la commander. Le politique devait commander aux forces armées, les civils devaient avoir la priorité, la primauté par rapport aux militaires, et le politique devait primer l’économie.

-Ce sont des valeurs que vous aimeriez retrouver aujourd’hui ? (rire) Ce sont sûrement des valeurs que j’aimerais retrouver aujourd’hui ! Je trouve consternante l’évolution qui se fait depuis une vingtaine d’années dans le monde entier, dans le cadre de la mondialisation croissante, qui a conduit au primat de la productivité, du rendement, de l’efficacité, et surtout au règne des financiers par rapport à l’économie proprement dite, et par voie de conséquence aux politiques. Mais ça a été une phase de l’évolution politico-économique mondiale depuis 25 ans. Après l’époque des 30 glorieuses où il y avait eu effectivement un renforcement de la régulation par l’État, la réduction des inégalités, et un certain équilibre du capitalisme qui n’avait pas voulu être un capitalisme triomphant et maximisant les bénéfices, mais qui avait admis un certain capitalisme… disons social, la tendance a été renversée dans les années 80… et nous n’en sommes pas sortis, loin de là !

-Et justement, vous voyez dans la Résistance et dans les valeurs qu’elle véhiculait, qu’elle véhicule toujours, une forme de l’action possible pour changer l’avenir…
Je pense qu’on peut, s’inspirer des aspirations de la Résistance pour redresser une situation, mais cela est très difficile aujourd’hui car la mondialisation, et la mondialisation financière en particulier, créent un contexte absolument différent des contextes nationaux que nous connaissions à l’époque où un gouvernement pouvait régir comme il l’entendait, enfin avec l’appui de l’opinion publique, l’action politique et orienter l’économie.

-Alors que pour vous, la mondialisation vient peser en France sur… La mondialisation est inévitable, c’est une évolution qui par certains côtés et salutaire, surtout si elle permet aux pays émergents de sortir de leur impuissance et de leur misère, ce qui, pour quelques uns est déjà le cas, pas pour tous, loin de là. Mais cette mondialisation rend plus difficile l’action des politiques nationales qui sont débordées, dépassées. Dans le cadre de l’Europe, naturellement, les politiques nationales sont freinées par les engagements européens pris et les contradictions internes de l’Europe. C’est une situation très difficile.

-Délicate en tout cas !
Très délicate, oui !

-Comment est-ce que vous analyseriez le bilan de la Résistance?
Pour moi, le bilan de la Résistance est extraordinairement positif ! J’y inclus le bilan de la France libre. Il est extraordinaire que, grâce à la France libre et à la Résistance, la France, écrasée, défaite, résignée de 1940, obnubilée par le maréchal Pétain, se soit retrouvée une France victorieuse, croyant, sans trop y croire mais enfin y croyant tout de même, à sa victoire, à sa renaissance comme grande puissance et ayant d’elle-même une image brillante et non plus l’image honteuse qu’elle pouvait avoir d’elle-même en 1940, et surtout que le maréchal Pétain voulait imposer à la France. Cette création de l’image d’une France résistante, d’une France digne d’elle même, nous la devons à la France libre et à la Résistance. C’est une réussite historique absolument extraordinaire! C’est làdessus que l’optimisme français, la dignité française ont pu se construire.

-Mais est-ce que la Résistance n’a pas été une forme de mythe, pour permettre la reconstruction de cette dignité? Est-ce que dans les faits, est-ce que dans l’impact qu’elle a eu, elle était vraiment une Résistance de premier ordre ?

L’efficacité de la Résistance intérieure a été à coup sûr limitée, très limité ! Elle a été un auxiliaire dans la phase de libération. Mais alors qu’en Yougoslavie, par exemple, des divisions ont pu combattre contre les Allemands dans un pays occupé, c’était une chose absolument impensable en France parce que la Résistance était limitée en nombre et puis, d’autre part, parce que la géographie ne se prêtait pas à une résistance armée. Mais c’est seulement à partir de fin 43 qu’il y a eu une efficacité de la Résistance sur le terrain et, hormis l’insurrection nationale que de Gaulle appelait, elle n’a jamais été qu’un élément auxiliaire. Eisenhower a dit que la Résistance avait été, pour les Alliés l’équivalent de 12 divisions, je crois. Ça n’a pas de sens, ça ne veut rien dire. On ne peut pas faire de telles équivalences. Elle a été d’un apport certain à la libération du territoire et un appoint imprévu pour les Alliés, mais elle n’a jamais pesé, jusque-là, sur les Allemands. Les Allemands avaient pu administrer et tenir la France grâce au gouvernement de la Collaboration, avec des équipes peu nombreuses finalement et un très petit nombre de divisions. Une seule division était engagée contre les maquis avant le Débarquement. Donc, sur le plan militaire, l’efficacité de la Résistance a été modérée. Mais elle a entraîné la participation de la nation, si éclatante dans l’enthousiasme général, naturellement. C’est quelque chose dont les images nous inspirent aujourd’hui et ont alimenté le mythe. De Gaulle est un homme, comme Georges Boris auprès de qui j’ai travaillé, qui avait très clairement le désir de faire en sorte que l’insurrection nationale existe pour que ce mythe de la Résistance, cette image que la Résistance aurait d’elle-même, soit rayonnant ! Ç’a été un succès. Mais en ce qui concerne la France libre, je crois que les Français ne se rendent pas compte aujourd’hui de ce qu’a été l’apport de la France libre et de de Gaulle en particulier. Le combat qu’il a mené pour reconstituer l’État, imposer la France comme grande puissance face aux Anglais et aux Américains, créer un État clandestin ensuite, c’est un ensemble vraiment de progrès, d’une intelligence politique, d’une énergie, d’une cohésion exceptionnelle. C’est un phénomène qui en tout cas a été vraiment efficace. Enfin, sans de Gaulle, sans cette reconstruction de l’État à Londres, et surtout à Alger, et dans la clandestinité sous l’autorité d’Alger, il n’est pas dit du tout que la France aurait bénéficié des privilèges qu’elle a eus vraiment : zone d’occupation en Allemagne, en Autriche, signataire des capitulations allemande et japonaise, siège permanent au Conseil de sécurité. Tout ça c’est vraiment très largement lié à de Gaulle et à son action, il faut le dire, extraordinaire, qui reste très mal connue parce que pour les Français, la France libre c’est l’appel du 18 juin et puis de la descente des Champs-Élysées, c’est tout.

-Pour revenir à votre histoire personnelle, votre père a été aussi résistant ?
Non, mon père est mort en novembre 39, son frère a été un résistant important, un des responsables de la Résistance dans la région marseillaise. Il a été dénoncé par Lionel Multon, celui qui allait faire tomber le général Delestraint et Jean Moulin. Et il est mort à Buchenwald.

-Quand j’ai fait des recherches j’ai cru que c’était votre père…
Non, c’était mon oncle, Benjamin Crémieux.

-C’était quelqu’un qui vous était particulièrement attaché ?
Oui, oui, absolument !

-Quand est-ce que vous avez appris… parce que vous n’avez peutêtre pas dû savoir qu’il avait été arrêté avant de vous retrouver en France…
Non, non, je lai su peu de temps après. C’était Frenay15 -Il était membre du mouvement Combat -et c’est Frenay qui est arrivé à Londres, dans son deuxième ou troisième aller-retour, le 17 juin ou le 18 juin 43, qui m’a dit : « votre oncle et votre cousin ont été arrêtés ».

-Qu’est-ce qui caractérisait, à votre sens, votre vision de l’avenir quand vous étiez à Londres ?
Vision de l’avenir ? Nous n’avons pas douté un moment de la victoire alliée ! Ça c’est une chose absolument extraordinaire, à partir de… je suis arrivé donc à Londres en septembre 41, les Anglais n’en doutaient pas ! Je n’ai vu les Anglais désemparés qu’au moment de la chute de Singapour16, et après Tobrouk17. Là, vraiment, il y a eu une chute du moral anglais ! Mais sans ça, les Anglais n’ont jamais douté qu’ils gagneraient la dernière bataille. Et nous,nous étions convaincus aussi que les Alliés attaqueraient et qu’on rentrerait en triomphateurs en France et qu’on reconstruirait une France nouvelle.

-C’était une vision d’un avenir très ouverte.
Oui, oui absolument ! Enfin, il y avait une confiance, une confiance qui tenait à Churchill, une confiance qui tenait en de Gaulle. Et puis cet esprit de la France libre était tellement orienté vers la Libération, gonflé d’espoir et, pour certains, de courage, de dévouement, de passion, passion ! C’est une passion la France libre ! Comme l’écrit Régis Debray dans le livre qu’il vient de faire, « nous étions et nous sommes une famille spirituelle ». C’est drôle, malgré les divisions, les divergences politiques qui nous ont quelquefois séparés, ou même opposés à travers les années par la suite, nous nous retrouvons, nous survivants, aujourd’hui, comme une fraternité.

-Au sein de la Résistance ou au sein de la France libre plus particulièrement ?
Moi je le ressens au sein de la France libre. Mais je pense que c’est la même chose au sein des membres d’un même mouvement de résistance. En tout cas, j’ai participé, depuis une quinzaine d’années à un club, qui s’appelle le Club des 22, qui était un groupe d’anciens à la fois de la France libre et de la Résistance, qui déjeunait une fois par mois ensemble, au nombre de 22, et quand l’un d’eux disparaissait, un successeur était choisi à l’unanimité. Et donc, nous restions 22. Il y avait vraiment aussi ce sentiment d’une proximité avec des gens comme Cordier, Hessel, Passy, Henri Frenay, Robert Galley, François Jacob…

-Vous travaillez beaucoup pour la mémoire, vous écrivez encore ?
Eh bien, je viens de publier un livre, qui, pour beaucoup, retrace la vie londonienne et l’activité des services londoniens, une biographie de Georges Boris qui a été le directeur général des services du commissariat national à l’Intérieur de 42 à la Libération. Et puis, oui je prépare un petit livre sur l’appel de de Gaulle de juin 40 et les événements londoniens de juin 40.

-Comment voyez-vous les jeunes générations s’approprier leur histoire, cette forme d’héritage historique ?
Je ne sais pas comment les jeunes s’appropriaient cet héritage historique, certains de mes petits-fils en sont curieux, plus curieux me semble-t-il que ne l’étaient mes propres enfants. Mais dans quelle mesure ils s’approprient cet héritage, je ne peux pas vous dire.

-Et comment est-ce que vous aimeriez qu’ils se l’appropriaient ?
J’aimerais qu’ils aient le sens de l’engagement qui était le nôtre, mais je ne peux pas en dire plus.

-Est-ce ce que vos origines juives ont pesé dans votre engagement ? Est-ce que vous aviez une connaissance déjà de ce qui se passait en Allemagne ?
Ah, j’avais une connaissance, oui j’avais une très bonne connaissance de ce qui se passait en Allemagne car, à partir de l’âge de 14 ans, j’ai passé souvent des vacances scolaires, une partie des vacances scolaires, dans une famille de socialistes allemands. J’ai été en Allemagne pour la première fois en 1931, c’est-à-dire 18 mois avant l’arrivée de Hitler au pouvoir. Et j’ai vu, année après année, ce qui a été la montée du nazisme, la prise du pouvoir, et puis ensuite la conquête de l’opinion publique. J’ai vu mes copains de 15 ans-16 ans, passer du socialisme aux jeunesses hitlériennes et j’ai vu alors, affiché sur un grand nombre de boutiques des « les juifs et les chiens sont indésirables », ce qui naturellement est une chose qui marque ! Dans quelle mesure ai-je été influencé ensuite par mes origines juives? Probablement. Je ne sais pas, je ne peux pas vous dire. Probablement, oui.

-Cela a quand même pesé un peu dans votre engagement ? Probablement, mais sans que ce soit une évidence.

-C’était une motivation patriotique avant tout ?
Je me suis toujours considéré comme un Français juif et pas comme un juif français.

-Et vous êtes un Européen convaincu ?
(Rire). Je suis un européen convaincu, mais avec le regret qu’il ne soit pas possible de créer des liens plus étroits avec l’Angleterre pour laquelle j’ai, depuis la guerre, une grande tendresse. Mais, je sais aussi que la politique est une politique de monstre froid. Et d’autre part, je perçois bien les difficultés de cette Europe que l’on a faite économique, trop vite, avant de la faire politique, trop grande peut-être…

-Là encore peut-être que l’économie a eu le pas sur la politique !
Oui. Mais les institutions politiques n’avaient pas été mises en place, ni clarifiées de façon suffisante, ni assez précocement, de sorte que les difficultés de cette Europe sont aujourd’hui grandes.

-Et, en ayant perdu des membres de votre famille dans des camps en Allemagne, comment avez-vous vu le rapprochement franco-allemand, cette fraternité franco-allemande se construire ?
Pendant 10 ans je n’ai pas pu remettre les pieds en Allemagne ! Enfin, je suis allé une fois, très tôt après la Libération pour voir justement la famille allemande de socialistes avec qui j’avais été si étroitement lié avant la guerre. Mais pendant 10 ans je n’ai pas pu y remettre les pieds. Je n’ai pas pu écouter du Wagner alors que j’avais été très wagnérien à 18 ans. Quand de Gaulle a serré la main du chancelier allemand, oui, j’ai compris que ça devenait nécessaire. Mais c’est seulement 20 ans après que j’ai admis le rapprochement avec l’Allemagne, que je ne jugeais pas tout à fait nécessaire. Je crois que de Gaulle avait une vision juste en pensant que c’était, à défaut d’un accord franco-anglais, sur un accord franco-allemand qu’on pouvait essayer de bâtir une Europe occidentale d’abord, et peut-être élargie ensuite et dont il faut espérer qu’elle soit un jour une Europe comme il l’avait dit: « une Europe de l’Atlantique à l’Oural ». Ce qui ne me paraît pas inconcevable, mais il faut du temps.

Fin

1 Le pacte de non agression germano-soviétique est signé le 23 août 1939.

2 Stettin, ville de Poméranie occidentale, sur l’Oder, en Pologne.

3 Le général Billotte commandait l’armée française envoyée en Belgique, qui s’est particulière- ment bien battue et qui a permis l’embarquement à Dunkerque en juin 1940 de l’essentiel de l’ar- mée britannique et de 120 000 soldats français.

4 Le 26 août 1940, Félix Eboué gouverneur du Tchad annonce son ralliement à la France libre et entraîne avec lui toute l’Afrique équatoriale française ( Tchad, Cameroun, Oubangui-Chari —Cen- trafrique—Congo-Brazzaville).

5 André Philip, 1822-1977. Universitaire et avocat, député socialiste du Front populaire, il est l’un des 80 parlementaires qui refusent les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940. Il rejoint de Gaulle à Londres en 1942 et est nommé commissaire à l’Intérieur. A nouveau parlementaire après la guerre, plusieurs fois ministre de la IV° République, il est l’auteur de nombreux ouvrages.

6 Georges Boris, 1888-1960. Journaliste et économiste, directeur de cabinet de Léon Blum en 1938, il milite activement en faveur d’un New deal inspiré de celui de Roosevelt. A 51 ans il s’engage lorsque la guerre éclate, évacué à Dunkerque, il rejoint de Gaulle dès le 19 juin 1940. Iil joue un rôle important dans l’évolution démocratique de de Gaulle. A Londres il préside le Comité exé- cutif de propagande. Après la guerre, toujours actif keynésien, il conseille Mendès-France pré- sident du Conseil de la IV° République de juin 1954 à février1955.

7 Bureau central de renseignements et d’action, créé en juillet 1940, placé sous le commande- ment d’André Dewavrin, le colonel Passy.

8 Pierre Brossolette, 1903-mars 1044. Inhumé au Panthéon le 27 mai 2015, lors de la Journée na- tionale de la Résistance. Journaliste, membre de la SFIO, il s’oppose aux accords de Munich. Il participe à l’organisation de plusieurs mouvements de Résistance: groupe du Musée de l’Homme, Libération nord, Organisation civile et militaire (OCM). Il, rejoint Londres en1942 où il devient res- ponsable des relations entre la France libre et la Résistance intérieure et intervient souvent à Ra- dio-Londres. En janvier 1943 dans le cadre de la mission Arquebuse-Brumaire (Passy- Brossolette), il unifie les mouvements de Résistance de la zone nord. Arrêté en février 1943, il se jette par la fenêtre des locaux de la gestapo le 22 mars 43 pour ne pas parler. Rival de Jean Mou- lin qui pensait qu’il fallait inclure les anciens partis et les syndicats dans le futur CNR, Pierre Bros- solette pensant qu’il fallait y rassembler les seules forces de la Résistance.

9 Assemblée consultative provisoire. Elle représente les mouvements de résistance et les partis politiques sous lia direction du CFLN, Comité français de libération nationale. Elle signe à Alger à partir de novembre 1943 et, le 3 juin 1944, elle est placée sous l’autorité du GPRF , gouverne- ment provisoire de la République française. Après la Libération elle est modifiée et siège au pa- lais du Luxembourg jusqu’en août 1945.

10 Le programme du CNR est adopté à o’unanimité le 15 mars 1944.

11 Jacques Bingen 1908-Mai 1944. Il rejoint de Gaulle dès juin 1940 et occupe de hautes fonc- tions au sein de la France libre. Délégué du CFLN pour la zone sud, il joue un rôle important dans l’organisation des FFI. Arrêté le 12 mai 1944, il se suicide en avalant sa pilule de cyanure pour ne pas parler. Son corps n’a jamais été retrouvé. Il est fait Compagnon de la Libération.

12 En septembre 1944 de Gaulle fait une tournée des capitales régionales. Il est très cassant avec SergeRavanel, colonel FFI de 24 ans, chef de la Résistance pour toute la région sud ouest qu’il a libérée et qui est accusé (à tort) de vouloir établir« la République rouge de Toulouse ». Un exemple: ors du défilé des résistants qui est organisé en son honneur, de Gaulle détourne la tête pour ne pas voir défiler les 4500 guérilleros espagnols…

13 Quelques jours après, en visite à Marseille où Raymond Aubrac, commissaire de la République le reçoit et organise un déjeuner « de Gaulle n’a ouvert la bouche que pour manger » selon le té- moignage d’Aubrac lui-même. En fait de Gaulle n’a pas apprécié d’être, à table , entouré des chefs locaux de la Résistance ni, bien sûr, la politique des réquisitions d’entreprises menée par Aubrac, pourtant dans le droite ligne du programme du CNR.

14 Berliet et Renault ont été nationalisés pour cause de collaboration active à l’effort de guerre allemand.

15 Henri Frenayn 1905-1988. Fondateur et chef du Mouvement Combat.

16 Singapour qui protégeait les routers commerciale et militaire de l’Angleterre est tombée en seulement 7 jours de combat entre les mains des Japonais le 15 février 1942. Churchill a déclaré alors que c’était la plus grande catastrophe militaire de l’histoire britannique.

17 Tobruk, seul port en eau profonde de la côte libyenne et dernière protection avant l’Egypte et le canule de Suez est assiégé par les troupes italo-allemandes pendant 7 mois à partir d’avril 1941 avant d’être repris par les Alliés en novembre 1941.